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C'est quoi ?

JULES VERNE

CINQ SEMAINES EN BALLON

VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR 3 ANGLAIS


CHAPITRE PREMIER


La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du docteur Samuel Fergusson--«
Excelsior. »--Portrait en pied du docteur.--Un fataliste convaincu.--Dîner au
Traveller's club.--Nombreux toasts de circonstance




Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance
de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président,
sir Francis M… , faisait à ses honorables collègues une importante communication
dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements.

Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases
ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines périodes;

« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué, les
nations marchent universellement à la tête les unes des autres), « par
l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes géographiques.
-(Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux
enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes parts: Non ! non !) Cette
tentative, si elle réussit (elle réussira !) reliera, en les complétant, les
notions éparses de la cartologie africaine (véhémente approbation), et si elle
échoue (jamais ! jamais !), elle restera du moins comme l'un des plus
audacieuses conceptions du génie humain ! (Trépignements frénétiques.) »

--Hourra ! hourra ! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes paroles.

--Hourra pour l'intrépide Fergusson !» s'écria l'un des membres les plus
expansifs de l'auditoire.

Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans toutes
les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna singulièrement à passer
par des gosiers anglais. La salle des séances en fut
ébranlée.

Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides
voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du monde !
Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient échappé aux
naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage,
au poteau du supplice, aux estomacs de la Polynésie ! Mais rien ne put comprimer
les battements de leurs cœurs pendant le discours de sir Francis M..., et, de
mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau succès oratoire de la
Société royale géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne
s'en tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que
le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité
d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur Fergusson, et
s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents livres[Soixante-deux mille cinq
cents francs.]. L'importance de la somme se proportionnait à l'importance de
l'entreprise.

L'un des membres de la Société interpella le président sur la question de
savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement présenté.

« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir Francis M …

--Qu'il entre ! s'écria-t-on, qu'il entre ! Il est bon de voir par ses propres
yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire !

--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore apoplectique,
n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier !

--Et si le docteur Fergusson n'existait pas ! cria une voix malicieuse.

--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave Société.

--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplen1ent sir Francis M ...

Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le moins
du monde ému d'ailleurs.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de constitution
ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par une coloration forcée du
visage, il avait une figure froide, aux traits réguliers, avec un nez fort, le
nez en proue de vaisseau de l'homme prédestiné aux découvertes; ses yeux fort
doux, plus intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie;
ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du grand
marcheur.

La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée ne
venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus innocente
mystification.

Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où le
docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se dirigea vers le
fauteuil préparé pour sa présentation; puis, debout, fixe, le regard énergique,
il leva vers le ciel l'index de la main droite; ouvrit la bouche et prononça ce
seul mot:

« Excelsior ! »

Non ! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais
demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les rochers
de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de sir Francis M...
était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la fois sublime, grand,
sobre et mesuré; il avait dit le mot de la situation:

« Excelsior ! »

Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings of the
Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société Royale
Géographique de Londres.].

Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer ?

Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise, avait
associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux aventures de sa
profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais connu la crainte, annonça
promptement un esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension
remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre, une adresse
peu commune à se tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même
de se servir de sa première fourchette, à quoi les enfants réussissent si peu en
général.

Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises hardies, des
explorations maritimes; il suivit avec passion les découvertes qui signalèrent
la première partie du XlXe siècle; il rêva la gloire des Mungo-Park, des Bruce,
des Caillié, des Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk, le
Robinson Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures bien
occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez ! Il approuva souvent
les idées du matelot abandonné; parfois il discuta ses plans et ses projets; il
eût fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr ! Mais, chose
certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était heureux comme
un roi sans sujets....; non, quand il se fût agi de devenir premier lord de
l'amirauté !

Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa jeunesse
aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en homme instruit, ne
manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive intelligence par des études
sérieuses en hydrographie, en physique et en mécanique, avec une légère teinture
de botanique, de médecine et d'astronomie.

A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans, avait
déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps des ingénieurs bengalais,
et se distingua en plusieurs affaires; mais cette existence de soldat ne lui
convenait pas; se souciant peu de commander, il n'aimait pas à obéir. Il donna
sa démission, et, moitié chassant, moitié herborisant, il remonta vers le nord
de la péninsule indienne et la traversa de Calcutta à Surate. Une simple
promenade d'amateur.

De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845 à
l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer Caspienne que
l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.

Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais possédé
du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le capitaine Mac Clure
dans l'expédition qui contourna le continent américain du détroit de Behring au
cap Farewel.

En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son aise au
milieu des plus complètes privations; c'était le type du parfait voyageur, dont
l'estomac se resserre ou se dilate à volonté, dont les jambes s'allongent ou se
raccourcissent suivant la couche improvisée, qui s'endort à toute heure du jour
et se réveille à toute heure de la nuit.

Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable voyageur
visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des frères
Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses observations
d'ethnographie.

Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le plus
actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à un penny, dont le
tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par jour, et suffit à peine
à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur,
quoiqu'il ne fût membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés royales
géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de
Saint-Pétersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic
Institution, où trônait son ami le statisticien Kokburn.

Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant, dans le
but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles parcourus par le
docteur autour du monde, combien sa tête en a-t-elle fait de plus que ses pieds,
par suite de la différence des rayons ? Ou bien, étant connu ce nombre de milles
parcourus par les pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte à
une ligne près ?

Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de
l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux employé à
chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.

On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de visiter le
lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où l'on s'asseyait de
côté comme dans les omnibus: or il advint que, par hasard, notre Anglais fut
placé de manière à présenter le dos au lac; la voiture accomplit paisiblement
son voyage circulaire, sans qu'il songeât à se retourner une seule fois, et il
revint à Londres, enchanté du lac de Genève.

Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant ses
voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela, d'ailleurs, il
obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons de croire qu'il était un
peu fataliste, mais d'un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même sur
la Providence ;`il se disait poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et
parcourait le monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que
la route dirige.

« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin qui me
poursuit. »

On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les
applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces misères,
n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il trouvait toute simple la
proposition qu'il avait adressée au président sir Francis M ... et ne s'aperçut
même pas de l’effet immense qu'elle produisit.

Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans Pall Mall ;
un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; la dimension des pièces
servies fut en rapport avec l'importance du personnage, et l'esturgeon qui
figura dans ce splendide repas n'avait pas trois pouces de moins en longueur que
Samuel Fergusson lui-même.

Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres
voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur santé ou
à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très anglais: à Abbadie,
Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke,
Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson,
Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié,
Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny,
Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu,
Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret,
Fresnel, Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart,
Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer,
Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander, Richard
Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, Maccarthie, Maggiar, Maizan,
Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev,
Panet, Partarrieau, Pascal, Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax,
Raffenel, Rath, Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt,
Rongâwi, Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière, Vincent,
Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et enfin au docteur
Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, devait relier les travaux de
ces voyageurs et compléter la série des découvertes africaines.


CHAPITRE II


Un article du « Daily Telegraph. »--Guerre de journaux savants. --M. Petermann
soutient son ami le docteur Fergusson.--Réponse du savant Koner. --Paris
engagés. --Diverses propositions faites au docteur.




Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph publiait un
article ainsi conçu:

« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe
moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante siècles
n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, fontes Nili
quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une irréalisable chimère. »

« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par Denham et
Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses intrépides investigations
depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au bassin du Zambezi; les capitaines
Burton et Speke, par la découverte des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois
chemins à la civilisation moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur
n'a encore pu parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent
tendre tous les efforts. »

« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être renoués par
l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont nos lecteurs ont
souvent apprécié les belles explorations. »

« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en ballon
toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien informés, le point de
départ de ce surprenant voyage serait l'île de Zanzibar sur la côte orientale.
Quant au point d'arrivée, à la Providence seule il est réservé de le connaître.
»

« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
officiellement à la Société Royale de Géographie ; une somme de deux mille cinq
cents livres est votée pour subvenir aux frais de l'entreprise.

« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est sans
précédents dans les fastes géographiques. »

Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva
d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour un être
purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après avoir travaillé aux
États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles Britanniques.

Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des «
Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement la Société
Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon phénoménal.

Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha, réduisit au
silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann connaissait
personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant de l'intrépidité de
son audacieux ami

Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du voyage
se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une commande
importante de taffetas pour la construction de l'aérostat; enfin le gouvernement
britannique mettait à la disposition du docteur le transport le Resolute,
capitaine Pennet

Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations éclatèrent.
Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les Bulletins de la
Société Géographique de Paris; un article remarquable fut imprimé dans les «
Nouvelles Annales des voyages , de la géographie, de l'histoire et de
l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail minutieux publié dans «
Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le docteur W. Koner, démontra
victorieusement la possibilité du voyage, ses chances de succès, la nature des
obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion par la voie aérienne; il
blâma seulement le point de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de
l'Abyssinie, d’où James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des
sources du Nil. D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du
docteur Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et
tentait un pareil voyage.

Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire
réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en plaisanterie, et
l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il serait en si bon chemin.

Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de recueil
scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques » jusqu'à la «
Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de la propagation de la
foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer, » qui ne relatât le fait sous
toutes ses formes.

Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1° sur
l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le voyage lui-même,
qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait entrepris suivant les
autres; 3° sur la question de savoir s'il réussirait ou s'il ne réussirait pas;
4° sur les probabilités ou les improbabilités du retour du docteur Fergusson On
engagea des sommes énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses
d'Epsom.

Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les yeux
fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter qu'il portât une
crinière. Il donna volontiers des renseignements précis sur son expédition. Il
fut aisément abordable et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier
hardi se présenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa
tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus.

De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des ballons
vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter aucun. A qui lui
demanda s'il avait découvert quelque chose à cet égard, il refusa constamment de
s'expliquer, et s'occupa plus activement que jamais des préparatifs de son
voyage.


CHAPITRE III

L'ami du docteur. --D'où datait leur amitié. --Dick Kennedy à Londres.--
Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe peu
consolant.--Quelques mots du martyrologe africain --Avantages d'un aérostat.
--Le secret du docteur Fergusson




Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter ego;
1'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement identiques.

Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament distincts,
Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même cœur, et cela ne 1es
gênait pas trop. Au contraire.

Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot, ouvert,
résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près d'Édimbourg, une
véritable banlieue de la « Vieille Enfumée » [Sobriquet d'Édimbourg, Auld
Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur, mais partout et toujours un chasseur
déterminé: rien de moins étonnant de la part d'un enfant de la Calédonie,
quelque peu coureur des montagnes des Highlands On le citait comme un
merveilleux tireur à la carabine; non seulement il tranchait des balles sur une
lame de couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les pesant
ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable.

La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert Glendinning,
telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »; sa taille dépassait six
pieds anglais [Environ cinq pieds huit pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il
paraissait doué d'une force herculéenne; une figure fortement hâlée par le
soleil, des yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin
quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur de
l'Écossais.

La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous deux
appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au tigre et à
l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; chacun pouvait se dire
adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint la proie du docteur, qui
valut à conquérir autant qu'une paire de défenses en ivoire.

Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni de se
rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La destinée les
éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours.

Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les
lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne manqua, jamais
d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de lui-même à son ami
l'Écossais.

Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir :l'un regardait en avant,
l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson, une placidité
parfaite, celle de Kennedy.

Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans parler
d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de voyage, ses appétits
d'aventures se calmaient Il en fut ravi Cela, pensait-il, devait finir mal un
jour ou l'autre; quelque habitude que l'on ait des hommes, on ne voyage pas
impunément au milieu des anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait
donc Samuel à enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour
la gratitude humaine.

A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait pensif,
puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans des travaux de
chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont personne ne pouvait se
rendre compte. On sentait qu'une grande pensée fermentait dans son cerveau.

« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi ?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut
quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier.

Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.

« Miséricorde ! s'écria-t-il. Le fou ! l'insensé traverser l'Afrique en ballon !
Il ne manquait plus que cela ! Voilà donc ce qu'il méditait depuis deux ans ! »

A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing
solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice auquel se
livrait le brave Dick en parlant ainsi .

Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que ce
pourrait bien être une mystification:

« Allons donc ! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme ?

Est-ce que ce n'est pas de lui ? Voyager à travers les airs ! Le voilà jaloux
des aigles maintenant ! Non, certes, cela ne sera pas ! je saurai bien
l'empêcher ! Eh ! si on le laissait faire, il partirait un beau jour pour la
lune ! »

Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le chemin de
fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à Londres.

Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du docteur,
Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et s'annonça en frappant à
la porte cinq coups solidement appuyés.

Fergusson lui ouvrit en personne.

« Dick ? fit-il sans trop d`étonnement.

--Dick lui-même, riposta Kennedy.

--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver ?

--Moi, à Londres.

--Et qu'y viens-tu faire ?

--Empêcher une folie sans nom !

--Une folie ? dit le docteur.

--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le numéro
du Daily Telegraph.

--Ah ! c'est de cela que tu parles ! Ces journaux sont bien indiscrets ! Mais
asseois-toi donc, mon cher Dick.

--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre ce voyage
?

--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je…

--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs ? Où sont-ils que j’en
fasse des morceaux »

Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.

« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation.

Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux projets.

--Il appelle cela de nouveaux projets !

--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, j'ai eu fort
à faire ! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans t'écrire

--Eh ! je me moque bien.

--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »

L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.

« Ah ca ! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les
deux à l’hôpital de Betlehem ! [Hôpital de fous à Londres.]

--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à
l’exclusion de bien d'autres. »

Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.

« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement le
docteur, tu me remercieras

--Tu parles sérieusement ?

--Très sérieusement.

--Et si je refuse de t’accompagner ?

--Tu ne refuseras pas.

--Mais enfin, si je refuse ?

--Je partirai seul.

--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne
plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.

--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. »

Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite table,
entre une pile de sandwichs et une théière énorme

« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé ! il est
impossible ! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable !

--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.

--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.

--Pourquoi cela, s'il te plaît ?

--Et les dangers, et les obstacles de toute nature !

--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour être
vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir ? Tout est danger
dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant sa table ou de
mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs considérer ce qui doit
arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l'avenir, car 1'avenir
n'est qu'un présent un peu plus éloigné.

--Que cela ! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours fataliste !

--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas de ce que
le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe d'Angleterre:

« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé ! »

Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre une
série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter ici

« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux absolument
traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur, pourquoi ne pas
prendre les routes ordinaires ?

--Pourquoi ? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici toutes les
tentatives ont échoué ! Parce que depuis Mungo-Park assassiné sur le Niger
jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à Murmur, Clapperton
mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en morceaux, depuis le major
Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de Hambourg massacré au commencement
de l860, de nombreuses victimes ont été inscrites au martyrologe africain !
Parce que lutter contre les éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre
les animaux féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible
! Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris d'une autre
! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il faut passer à côté ou
passer dessus !

--S'il ne s'agissait que de passer dessus ! répliqua Kennedy; mais passer
par-dessus !

--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, qu'ai-je à
redouter ! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de manière à ne pas
craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à me faire défaut, je me
retrouverai sur terre dans les conditions normales des explorateurs; mais mon
ballon ne me manquera pas, il n'y faut pas compter.

---Il faut y compter, au contraire.

--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon arrivée à
la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible; sans lui, je retombe
dans les dangers et les obstacles naturels d'une pareille expédition; avec lui,
ni la chaleur, ni les torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les climats
insalubres, ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre ! Si j'ai
trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse;
un précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le domine;
un torrent, je le rase comme un oiseau ! Je marche sans fatigue, je m'arrête
sans avoir besoin de repos ! Je plane sur les cités nouvelles ! Je vole avec la
rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut des airs, tantôt à cent pieds du sol,
et la carte africaine se déroule sous mes yeux dans le grand atlas du monde ! »

Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle évoqué
devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel avec admiration,
mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé dans l'espace.

« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le moyen
de diriger les ballons ?

--Pas le moins du monde. C'est une utopie.

--Mais alors tu iras

--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest.

--Pourquoi cela ?

--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est
constante.

--Oh ! vraiment ! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés....
certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose...

--S'il y a quelque chose ! non, mon brave ami, il y a tout. Le gouvernement
anglais a mis un transport à ma disposition; il a été convenu également que
trois ou quatre navires iraient croiser sur la côte occidentale vers l'époque
présumée de mon arrivée. Dans trois mois au plus, je serai à Zanzibar, où
j'opérerai le gonflement de mon ballon, et de là nous nous élancerons

--Nous ! fit Dick.

--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire ? Parle, ami Kennedy.

--Une objection ! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu comptes
voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté, tu ne le pourras
faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici d'autres moyens de
procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les longues pérégrinations dans
l'atmosphère.

--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas un atome
de gaz, pas une molécule.

--Et tu descendras à volonté

--Je descendrai à volonté.

--Et comment feras-tu ?

--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit la tienne:
« Excelcior ! »

--Va pour « Excelsior ! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot
de latin.

Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles, au
départ de son ami Il fit donc mine d'être de son avis et se contenta d'observer.
Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts.



CHAPITRE IV


Explorations africaines.--Barth, Richardson, Overweg, Werne, Brun-Rollet, Pency,
Andrea Dehono, Miani, Guillaume Lejean, Bruce, Krapf et Rebmann, Maizan,
Roscher, Burton et Speke.




La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas été
choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et ce ne fut pas
sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de Zanzibar. Cette île, située
près de la côte orientale d'Afrique, se trouve par 6° de latitude australe,
c’est-à-dire à quatre cent trente milles géographiques au-dessous de l'équateur
[Cent soixante-douze lieues.].

De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les Grands
Lacs à la découverte des sources du Nil.

Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson espérait
rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du docteur Barth en
1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en 1858.

Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote Overweg
et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de l'Anglais Richardson;
celui-ci était chargé d'une mission dans le Soudan.

Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire que,
pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles [Six cent
vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique

Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de
Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg, jaloux de
pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à Tripoli, comme
leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du Fezzan.

Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans
l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs. Après mille
scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée, leur caravane arrive
en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses
compagnons, fait une excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition,
qui se remet en marche le 12 décembre. Elle arrive dans la province du
Damerghou; là, les trois voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano,
où il parvient à force de patience et en payant des tributs considérables.

Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un seul
domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le lac Tchad, dont
il est encore séparé par trois cent cinquante milles. Il s’avance donc vers
l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du
grand empire central de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué par
la fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les
bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi
après avoir quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.

Nous le retrouvons partant le 29 mars 185l, avec Overweg, pour visiter le
royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville d'Yola, un peu
au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite extrême atteinte au sud
par ce hardi voyageur.

Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le Mandara,
le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans l'est la ville de
Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il s'agit du méridien anglais,
qui passe par 1'observatoire de Greenwich.].

Le 25 novembre l852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il
s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive enfin à
Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des vexations du
cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la présence d'un chrétien
dans la ville ne peut être plus longtemps tolérée; les Foullannes menacent de
l'assiéger. Le docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la
frontière, où il demeure trente trois jours dans le dénûment le plus complet,
revient à Kano en novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham,
après quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et
rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.

Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.

Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de latitude
nord et à l7° de longitude ouest.

Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
l'Afrique orientale.

Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais parvenir aux
sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du médecin allemand
Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les auspices de Mehemet-Ali,
s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5° parallèles nord.

En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le Soudan
oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de Karthoum, et
sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et d'ivoire, il parvint à
Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade à Karthoum, où il mourut en
1837.

Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit
steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir
d'épuisement à Karthoum, -- ni le Venitien Miani, qui, contournant les
cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e parallèle, -- ni le
négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin encore son excursion sur
le Nil -- ne purent franchir l'infranchissable limite.

En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement
français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil avec
vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put dépasser
Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des nègres en pleine
révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également
d'arriver aux fameuses sources.

Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron
avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en dix huit
siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent soixante milles
géographiques.

Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en prenant un
point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.

De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie,
parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où elles
n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux.

En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un établissement à
Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en compagnie du révérend
Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de la côte; ce sont les monts
Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et Thornton viennent de gravir en
partie.

En l845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de Zanzibar,
et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr dans de cruels
supplices.

En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti avec
une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il fut assassiné
pendant son sommeil.

Enfin, en l857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à
l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de Lon-dres pour
explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils quittèrent Zanzibar et
s'enfoncèrent directement dans l'ouest.

Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs
porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des trafiquants et
des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune; là ils recueillirent des
documents précieux sur les mœurs, le gouvernement, la religion, la faune et la
flore du pays; puis ils se dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le
Tanganayika situé entre 3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14
février 1858, et visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart
cannibales.

Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton
épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord une
pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il aperçut le 3
août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de latitude.

Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le chemin de
Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année suivante. Ces deux hardis
explorateurs revinrent alors en Angleterre, et la Société de Géographie de Paris
leur décerna son prix annuel.

Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le 2e
degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.

Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à celles du
docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de pays de plus de douze
degrés.



CHAPITRE V

Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de
Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique --Ce qui reste entre les deux pointes du
compas.--Expéditions actuelles.--Speke et Grant.--Kraff, de Decken, de Heuglin.




Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ; il
dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant certaines
modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.

Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe et de
divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de polyglotte, il fit de
rapides progrès.

En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle ; il
craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il lui
tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne persuadaient
pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications pathétiques, dont celui-ci
se montrait peu touché Dick le sentait glisser entre ses doigts.

Le pauvre Écossais était réellement à plaindre ; il ne considérait plus la
voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des
balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir d'incommensurables
hauteurs.

Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de son
lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson une forte
contusion qu'il se fit à la tête.

« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur ! pas plus !
et une bosse pareille ! Juge donc ! »

Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.

« Nous ne tomberons pas, fit-il.

--Mais enfin, si nous tombons ?

--Nous ne tomberons pas. »

Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.

Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait faire
une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le considérait
comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon aérien. Cela n'était plus
l'objet d'un doute Samuel faisait un intolérable abus du pronom pluriel de la
première personne.

« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons le…

Et de l'adjectif possessif au singulier:

« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration...

Et du pluriel donc !

« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions...

Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne voulait pas
trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre bien compte, il
avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques vêtements assortis et ses
meilleurs fusils de chasse.

Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait avoir
une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux désirs du docteur;
mais, pour reculer le voyage, il entama la série des échappatoires les plus
variées. Il se rejeta sur l'utilité de l'expédition et sur son opportunité.
Cette découverte des sources du Nil était-elle vraiment nécessaire ?...
Aurait-on réellement travaillé pour le bonheur de l'humanité ?... Quand, au bout
du compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles
plus heureuses ?... Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût pas
plutôt là qu'en Europe -- Peut-être. -- Et d'abord ne pouvait-on attendre encore
?... La traversée de l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une façon
moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un an, quelque
explorateur arriverait sans doute...

Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le
docteur frémissait d'impatience.

« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette gloire
profite à un autre ? Faut-il donc mentir à mon passé ? reculer devant des
obstacles qui ne sont pas sérieux ? reconnaître par de lâches hésitations ce
qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la Société Royale de
Londres ?

--Mais …, reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette conjonction.

--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au succès
des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux explorateurs s'avancent
vers le centre de l'Afrique

--Cependant...

--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »

Dick les jeta avec résignation.

« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.

--Je le remonte, dit docilement l'Écossais.

--Arrive à Gondokoro.

--J'y suis. »

Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la carte.

« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la sur
cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.

--J'appuie.

--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de latitude sud.

--Je la tiens.

--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.

--C'est fait.

--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac Oukéréoué, à
l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke.

--M'y voici ! Un peu plus, je tombais dans le lac.

--Eh bien ! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les renseignements
donnés par les peuplades riveraines ?

--Je ne m'en doute pas.

--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de latitude, doit
s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de l'équateur.

--Vraiment !

--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui doit
nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même.

--Voilà qui est curieux.

--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac
Oukéréoué.

--C'est fait, ami Fergusson

--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes ?

--A peine deux.

--Et sais-tu ce que cela fait, Dick ?

--Pas le moins du monde.

--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire rien.

--Presque rien, Samuel.

--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment ?

--Non, sur ma vie !

--Eh bien ! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très importante
l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant,
aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le capitaine Grant de l'armée des
Indes; ils se sont mis à la tête d'une expédition nombreuse et largement
subventionnée; ils ont mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'à
Gondokoro; ils ont reçu un subside de plus de cinq mille livres, et le
gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont
partis de Zanzibar à la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John
Petherick, consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents
livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le charger de
provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il attendra la caravane du
capitaine Speke et sera en mesure de la ravitailler.

--Bien imaginé, dit Kennedy.

--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces travaux
d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche d’un pas sûr à la
découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs vont hardiment au cœur de
l'Afrique.

--A pied, fit Kennedy

--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur Krapf se
propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située sous l'équateur. Le
baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de
Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.

--A pied toujours ?

--Toujours à pied, ou à dos de mulet.

--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy.

--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à Karthoum,
vient d'organiser une expédition très importante, dont le premier but est de
rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut envoyé dans le Soudan pour
s'associer aux travaux du docteur Barth. En 1856, il quitta le Bornou, et
résolut d'explorer ce pays inconnu qui s'étend entre le lac Tchad et le Darfour.
Or, depuis ce temps, il nia pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à
Alexandrie rapportent qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais
d'autres lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent,
d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement un
prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est formé sous
la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami Petermann en est le
secrétaire; une souscription nationale a fait les frais de l'expédition, à
laquelle se sont joints de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de Masuah
dans le mois de juin, et en même temps qu'il recherche les traces de Vogel, il
doit explorer tout le pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier
les opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors l'Afrique
aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du docteur Fergusson, on
a appris que M. de Heuglin, à la suite de certaines discussions, a pris une
route différente de celle assignée à son expédition, dont le commandement a été
remis à M. Munzinger.].

--Eh bien ! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien,
qu'allons-nous faire là-bas ? »

Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les épaules.


CHAPITRE VI

Un domestique Impossible. -- Il aperçoit les satellites de Jupiter.--Dick et Joe
aux prises.--Le doute et la croyance.--Le pesage.—Joe Wellington.-- Il reçoit
une demi-couronne.




Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec empressement au
nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son maître une confiance absolue
et un dévouement sans bornes; devançant même ses ordres, toujours interprétés
d'une façon intelligente; un Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur;
on l'eût fait exprès qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait
entièrement à lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et
honnête Joe ! un do-mestique qui commande votre dîner, et dont le goût est le
vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les chemises, qui possède
vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas !

Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe ! avec quel respect
et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand Fergusson avait parlé,
fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il pensait était juste; tout ce qu'il
disait, sensé; tout ce qu'il commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait,
possible; tout ce qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en
morceaux, ce qui vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à
l'égard de son maître.

Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les airs,
ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès l'instant que
le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était arrivé -- avec son fidèle
serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir jamais parlé, savait bien qu'il
serait du voyage.

Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son intelligence
et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un professeur de gymnastique
pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dégourdis cependant, Joe
aurait certainement obtenu cette place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille
tours impossibles, il s'en faisait un jeu.

Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. Il
avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et possédait quelque
teinture de science appropriée à sa façon; mais il se distinguait surtout par
une philosophie douce, un optimisme charmant; il trouvait tout facile, logique,
naturel, et par conséquent il ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer.

Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de vision
étonnantes ; il partageait avec Moestlin, le professeur de Képler, la rare
faculté de distinguer sans lunettes les satellites de Jupiter et de compter dans
le groupe des pléiades quatorze étoiles, dont les dernières sont de neuvième
grandeur. Il ne s'en montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il vous
saluait de très loin, et, à l'occasion, il savait joliment se servir de ses
yeux.

Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas
s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et le digne
serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs.

L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante, l'autre
la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et la croyance ! je
dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de l'autre.

« Eh bien ! monsieur Kennedy ? disait Joe.

--Eh bien ! mon garçon ?

--Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour la lune.

--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi loin;
mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.

--Dangereux ! avec un homme comme le docteur Fergusson !

--Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce qu'il
entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne partira pas.

--Il ne partira pas ! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de MM.
Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.].

--Je me garderais bien de l'aller voir.

--Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur ! Quelle belle chose ! quelle jolie
coupe ! quelle charmante nacelle ! Comme nous serons à notre aise là-dedans !

--Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître ?

--Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il voudra ! Il
ne manquerait plus que cela ! le laisser aller seul, quand nous avons couru le
monde ensemble ! Et qui le soutiendrait donc quand il serait fatigué ? qui lui
tendrait une main vigoureuse pour sauter un précipice ? qui le soignerait s'il
tombait malade ? Non, monsieur Dick, Joe sera toujours à son poste auprès du
docteur, que dis-je, autour du docteur Fergusson

--Brave garçon !

--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.

--Sans doute ! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour empêcher
jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille folie ! Je le suivrai
même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main d'un ami l’arrête dans son
projet insensé.

--Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. Mon
maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il veut
entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait bien qui l'en
ferait démordre.

--C'est ce que nous verrons !

--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que vous
veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays merveilleux. Ainsi,
de toute façon, vous ne regretterez point votre voyage.

--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend enfin à
l'évidence.

--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.

--Comment, le pesage ?

--Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous peser.

--Comme des jockeys !

--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas maigrir si
vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.

--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec fermeté.

--Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine

--Eh bien ! sa machine s'en passera

--Par exemple ! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas pouvoir
monter !

--Eh parbleu ! je ne demande que cela !

--Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous chercher

--Je n'irai pas.

--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.

--Je la lui ferai.

--Bon ! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là; mais quand
il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick, j'ai besoin de
connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en réponds.

--Je n'irai pas.

En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait cette
conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son aise.

« Dick, dit le docteur, viens avec Joe ; j'ai besoin de savoir ce que vous
pesez tous les deux.

--Mais...

--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. »

Et Kennedy y alla.

Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une de ces
balances dites romaines avait été préparée. Il fallait effectivement que le
docteur connût le poids de ses compagnons pour établir l'équilibre de son
aérostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance; celui-ci,
sans faire de résistance, disait à mi-voix:

« C'est bon ! c'est bon ! cela n'engage à rien.

--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre sur son
carnet.

--Suis-je trop lourd ?

--Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger, cela fera
compensation. »

Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il faillit
même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans l'attitude du
Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et fut magnifique; sans
bouclier.

« Cent vingt livres, inscrivit le docteur..

Eh ! eh ! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi souriait-il ?
Il n'eut jamais pu le dire.

« A mon tour, dit Fergusson, et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son
propre compte.

--A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres.

--Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre expédition,
je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres en ne mangeant pas.

--C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton aise, et
voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »


CHAPITRE VII

Détails géométriques.--Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat
double.--L'enveloppe.--La nacelle.—L’appareil mystérieux.--Les
vivres.--L'addition finale.




Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de son
expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule destiné à le
transporter par air, fut l'objet de sa constante sollicitude.

Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à l'aérostat,
il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est quatorze fois et demie
plus léger que l'air. La production de ce gaz est facile, et c'est celui qui a
donné les meilleurs résultats dans les expériences aérostatiques.

Le docteur, d'après des calculs très exacts, trouva que, pour les objets
indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait emporter un poids de
quatre mille livres; il fallut donc rechercher quelle serait la force
ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par conséquent, quelle en serait
la capacité.

Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air de
quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 mètres cubes.],
ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds
cubes d'air pèsent quatre mille livres environ.

En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent
quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz hydrogène,
qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux cent soixante seize
livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une différence de trois mille
sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le poids du gaz
contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui constitue la force
ascensionnelle de l'aérostat.

Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre mille huit
cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait entièrement
rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que le ballon monte dans les
couches moins denses de l'air, le gaz qu'il renferme tend à se dilater et ne
tarderait pas à crever l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons
qu'aux deux tiers.

Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut de ne
remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait emporter
quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d’hydrogène, de donner
à son ballon une capacité à peu près double.

Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être préférable; le
diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le diamètre vertical de
soixante-quinze [Cette dimension n'a rien d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M.
Montgolfier construisit un aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds
cubes, ou 20,000 mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit
20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait en
chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes.

Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de
réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se rompre dans
l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de l'autre. Mais la
manœuvre de deux aérostats devient fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur
conserver une force d'ascension égale.

Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition ingénieuse,
réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les inconvénients; il en
construisit deux d'inégale grandeur et les renferma l'un dans l’autre. Son
ballon extérieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons données plus
haut, en contint un plus petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds
de diamètre horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité
de ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds cubes ; il
devait nager dans le fluide qui l’entourait ; une soupape s'ouvrait d'un ballon
à l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre eux.

Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner issue au
gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du grand ballon; dût-on
même le vider entièrement, le petit resterait intact; on pouvait alors se
débarrasser de l'enveloppe extérieure, comme d'un poids incommode, et le second
aérostat, demeuré seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à
demi dégonflés.

De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon
extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.

Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon enduit
de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une imperméabilité
absolue ; elle est entièrement inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas
fut juxtaposé en double au pôle supérieur du globe, où se fait presque tout
l'effort.

Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. Elle pesait
une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du ballon extérieur étant
d'environ onze mille six cents pieds carrés, son enveloppe pesa six cent
cinquante livres. L’enveloppe du second ayant neuf mille deux cents pieds carrés
de surface ne pesait que cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent
soixante livres.

Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre d'une
très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de soins minutieux,
comme l'eut été le gouvernail d'un navire.

La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était
construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue à la
partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les chocs. Son poids
et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre vingt livres.

Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux lignes
d'épaisseur ; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux munis de
robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre environ qui se
terminait par deux branches droites d'inégale longueur, mais dont la plus grande
mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement.

Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le moins
d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus tard, fut
emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique de Buntzen. Cet
appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne pesait pas plus de sept
cents livres, en y comprenant même vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une
caisse spéciale.

Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, deux
thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un horizon
artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains et inaccessibles.
L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la disposition du docteur. Celui-ci
d'ailleurs ne se proposait pas de faire des expériences de physique; il voulait
seulement reconnaître sa direction, et déterminer la position des principales
rivières, montagnes et villes.

Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une échelle de
soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de pieds.

Il calcula également ]e poids exact de ses vivres; ils consistèrent en thé,
en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation qui, sous un
mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. Indépen-damment d'une
suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient
chacune vingt-deux gallons [Cent litres à peu près. Le gallon, qui contient 8
pintes, vaut 4 litres 453].

La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le poids
enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que 1 'équilibre d'un ballon dans
l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un poids presque
insignifiant suffit pour produire un déplacement très appréciable.

Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la
nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, ni les
fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.

Voici le résumé de ses différents calculs:

Fergusson. 135 livres.
Kennedy... 153 --
Joe 120 --
Poids du premier ballon... 650 --
Poids du second ballon 510 --
Nacelle et filet. 280 --

Ancres, instruments,
Fusils, couvertures, 190 --
Tente, ustensiles divers,

Viande, pemmican,
Biscuits, thé, 386 --
Café, eau-de-vie,

Eau... 400 --
Appareil 700 --
Poids de l'hydrogène. 276 --
Lest 200 --
-------------
Total. 4000 1ivres

Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson se
proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest, pour « les
cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien n'en pas user, grâce à
son appareil.


CHAPITRE VIII

Importance de Joe. --Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de
Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ du 21 février.--Séances
scientifiques du docteur. --Duveyrier, Livingstone. --Détails du voyage
aérien.--Kennedy réduit au silence.




Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats
renfermés 1'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient subi une
forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve donnait bonne
opinion de leur solidité, et témoignait des soins apportés à leur construction.

Joe ne se sentait pas de joie ; il allait incessamment de Greek street aux
ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, donnant
volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en demandaient point,
fier entre toutes choses d’accompagner son maître. Je crois même qu'à montrer
l'aérostat, à développer les idées et les plans du docteur, à laisser apercevoir
celui-ci par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne
garçon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait
bien le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses
contemporains.

Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était un
navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui fut chargé
de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux régions polaires. Le
commandant Pennet passait pour un aimable homme, il s'intéressait
particulièrement au voyage du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce
Pennet faisait plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment
de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et
servaient seulement à produire les bruits les plus pacifiques du monde.

La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y fut
transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 février; on
l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout accident; la nacelle
et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les caisses à eau que
l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut arrimé sous les yeux de Fergusson.

On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille
ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était plus que
suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. L'appareil destiné à
développer le gaz, et composé d'une trentaine de barils, fut mis à fond de cale.

Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux cabines
confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et son ami Kennedy.
Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se rendit à bord avec un
véritable arsenal de chasse, deux excellents fusil à deux coups, se chargeant
par la culasse, et une carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore
et Dickson d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur n’était pas
embarrassé de loger à deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un
chamois; il y joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus;
sa poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité
suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le docteur.

Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 février; ils
furent reçus avec une grande distinction par le capitaine et ses officiers, le
docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé de son expédition, Dick ému
sans trop vouloir le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos burlesques; il
devint promptement le loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été
réservé.

Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à Kennedy par
la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et ses officiers
assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni en libations
flatteuses; les santés y furent portées en assez grand nombre pour assurer à
tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M… présidait avec
une émotion contenue, mais pleine de dignité.

A sa grande confusion ; Dick Kennedy eut une large part dans les
félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la gloire de
« l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux Kennedy, son audacieux
compagnon. »

Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les applaudissements
redoublèrent Dick rougit encore davantage.

Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses compliments aux
deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de l'entreprise.

Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. »

A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de mains,
les convives se séparèrent.

Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le
commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers, et le
courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,

A une heure, chacun dormait à bord.

Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux ronflaient;
à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de son hélice, le Resolute
fila vers l'embouchure de la Tamise.

Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent
uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à l'entendre,
il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, personne ne mit en
question le succès de son entreprise.

Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un véritable
cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se
passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique; il
leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur
dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes part aux investigations de
la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à
Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement français, deux
expéditions se préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se
croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait toujours
vers l'équateur, et depuis mars l862, il remontait, en compagnie de Mackensie,
la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne se passerait certainement pas
sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son sein depuis six
mille ans.

L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur fit
connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent vérifier ses
calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement dans la discussion.

En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de vivres
qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur à
cet égard

« Cela vous surprend, répondit Fergusson.

--Sans doute.

--Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage ? Des mois entiers ?
C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions perdus, nous
n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de trois mille cinq cents,
mettez quatre mille milles [Environ 400 1ieues] de Zanzibar à la côte du
Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte
toujours par milles géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce qui
n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit,
il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique.

--Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relèvements géographiques, ni
reconnaître le pays.

--Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je monte ou
descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, surtout lorsque des
courants trop violents menaceront de m'entraîner.

--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des ouragans qui
font plus de deux cent quatre milles à l'heure.

--Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on traverserait
l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour aller se
coucher à Saint-Louis.

--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné par une
vitesse pareille ?

--Cela s'est vu, répondit Fergusson.

--Et le ballon a résisté ?

--Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804.
L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon qui
portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25 frimaire an
XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie VII.» Le lendemain
matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient le même ballon planer
au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine, et aller s'abattre dans le
lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon peut résister à de pareilles
vitesses.

--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.

--Mais un homme aussi ! Car un ballon est toujours immobile par rapport à l'air
qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse de l'air
elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la flamme ne
vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin n'aurait aucunement
souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens pas à expérimenter une
semblable rapidité, et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre ou
quelque accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons
d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur
de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre.

--Ah ! monsieur Kennedy ! vous allez faire là des coups de maître, dit un Jeune
midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie.

--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une grande
gloire.

--Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos compliments...
mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .

--Hein ! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas ?

--Je ne partirai pas.

--Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson ?

--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour
l’arrêter au dernier moment. »

Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.

« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose qu'il ne
faut pas discuter avec lui ; au fond il sait parfaitement qu'il partira.

--Par saint Patrick ! s'écria Kennedy j’atteste…

--N’atteste rien, ami Dick ; tu es jaugé, tu es pesé , toi, ta poudre, tes
fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. »

Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit plus
la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se tut.


CHAPITRE IX

On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le progrès
Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des courants atmosphériques.



Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps se
maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.

Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de la
Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un
amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et bientôt le
Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y relâchait que pour
prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait
dans le sud pour doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer dans le
canal de Mozambique.

Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé A se
trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa bonne humeur.
Une grande part de la célébrité de son maître rejaillissait sur lui. On
l'écoutait comme un oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre.

Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans le
carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait de
l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus grands historiens
de tous les temps.

Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la peine à
faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais aussi, la chose
une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée par le récit de Joe, ne
connut plus rien d'impossible.

L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là on en
ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue série
d'entreprises surhumaines.

« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on ne
peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu d'aller de
côté, nous irons droit devant nous en montant toujours.

--Bon ! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.

--Dans la lune ! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun ! tout le monde y
va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est obligé d'en emporter
des provisions énormes, et même de l'atmosphère en fioles, pour peu qu'on tienne
à respirer.

--Bon ! si on y trouve du gin ! dit un matelot fort amateur de cette
boisson.

--Pas davantage, mon brave. Non ! point de lune; mais nous nous promènerons dans
ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont mon maître m'a parlé si
souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter
Saturne...

--Celui qui a un anneau ? demanda le quartier-maître.

--Oui ! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme est
devenue !

--Comment vous iriez si haut que cela ? fit un mousse stupéfait. C'est donc le
diable, votre maître ?

--Le diable ! il est trop bon pour cela !

--Mais après Saturne ? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.

--Après Saturne ? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de pays,
allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode
pour les paresseux, et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui est
avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois à vivre.

Ça prolonge un peu leur existence !

--Douze ans ? reprit le mousse.

--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta maman, et
le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans
et demi.

--Voilà qui n'est pas croyable ! s'écria le gaillard d'avant d'une seule voix.

--Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on persiste à
végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste ignorant comme un
marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez ! par exemple, il faut de la
tenue là-haut, car il a des satellites qui ne sont pas commodes ! »

Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune où
les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires prennent le haut du
pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien
que des voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres
qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un
tableau vraiment enchanteur.

« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable conteur, on
nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la boutonnière du bon
Dieu.

--Et vous l'aurez bien gagnée ! » dirent les matelots.

Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard d'avant.
Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur allaient leur
train.

Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut
sollicité de donner son avis à cet égard.

« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les ballons. Je
connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a réussi, pas un n'est
praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me préoccuper de cette question qui
devait avoir un si grand intérêt pour moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les
moyens fournis par les connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait
découvrir un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible
! Et encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance !
Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que le
ballon C'est une faute.

--Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat et un
navire, que l'on dirige à volonté.

Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air est
infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est submergé qu'à
moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans l'atmosphère, et reste
immobile par rapport au fluide environnant.

--Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot ?

--Non pas ! non pas ! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut diriger
un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphériques favorables. A
mesure que l'on s’élève, ceux-ci deviennent beaucoup plus uniformes, et sont
constants dans leur direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les
montagnes qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la
principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son souffle. Or,
une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se placer dans les
courants qui lui conviendront.

--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il faudra
constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon cher docteur.

--Et pourquoi, mon cher commandant ?

--Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les voyages
de long cours, et non pas pour les simples promenades aériennes.

--Et la raison, s'il vous plaît ?

--Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne descendez
qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos provisions de gaz et
de lest seront vite épuisées.

--Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté que la
science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les ballons; il
s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz qui est sa force, son
sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi.

--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas encore
résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.

--Je vous demande pardon, il est trouvé.

-- Par qui ?

--Par moi !

--Par vous ?

--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette traversée de
l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, j'aurais été à sec de gaz !

--Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre !

--Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me paraissait
inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, et j'ai été
satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre davantage.

--Eh bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret ?

--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »

L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur prit
tranquillement la parole en ces termes:


CHAPITRE X

Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau à gaz.--Le
calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès certain.




« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, sans
perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. Meunier, voulait
atteindre ce but en comprimant de l'air dans une capacité intérieure Un belge, M
le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, déployait une force
verticale qui eut été insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats
pratiques obtenus par ses divers moyens ont été insignifiants.

« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord je
supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force majeure, tels
que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de m'élever instantanément pour
éviter un obstacle imprévu.

« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater ou à
contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans l'intérieur de
l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat.

"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage vous
est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq.

« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle j'ajoute
quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa conductibilité, et je la
décompose au moyen d'une forte pile de Buntzen L'eau, comme vous le savez, se
compose de deux volumes en gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.

« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif dans une
seconde caisse Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, et d'une capacité
double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle négatif.

« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font communiquer
ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse de mélange Là, en
effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la décomposition de l'eau. La
capacité de cette caisse de mélange est environ de quarante et un pieds cubes
[Un mètre 50 centimètres carrés].

« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni d'un
robinet.

« Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris est tout
bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la chaleur dépasse celle
des feux de forge.

« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil.

« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, sortent
deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend naissance au milieu des
couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre au milieu des couches inférieures.

« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes articulations
en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux oscillations de l'aérostat.

« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une caisse
de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. Elle est fermée à
ses deux extrémités par deux forts disques de même métal.

« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette boite
cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors la forme d'un
serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent presque toute la
hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit
cône, dont la base concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée en bas.

« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se rend,
comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon.

« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas fondre
sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond de la caisse en
fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité de sa flamme vien-dra
légèrement lécher cette calotte.

« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à chauffer les
appartements. Vous savez comment il agit. L'air de l'appartement est forcé de
passer par les tuyaux, et il est restitué avec une température plus élevée. Or,
ce que je viens de vous décrire là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère.

« En effet, que se passera-t-il ? Une fois le chalumeau allumé, l'hydrogène
du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte rapidement par le tuyau qui
le mène aux régions supérieures de l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il
attire le gaz des régions inférieures qui se chauffe à son tour, et est
continuellement remplacé; il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un
courant extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se
surchauffant sans cesse.

« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. Si
donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. Les gaz
augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], l'hydrogène de l'aérostat
se dilatera de 18/480, ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux
mètres cubes environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds
cubes d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante
livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la
température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se dilatera
de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et
sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents livres.

« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des ruptures
d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été calculé de telle façon,
qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids d'air exacte-ment égal à celui de
l'enveloppe du gaz hydrogène et de la nacelle chargée de voyageurs et de tous
ses accessoires. A ce point de gonflement, il est exactement en équilibre dans
l'air, il ne monte ni ne descend.

« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure à la
température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de chaleur, il
obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte
d'autant plus que je dilate l'hydrogène.

« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du chalumeau, et
en laissant la température se refroidir. L'ascension sera donc généralement
beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là une heureuse circonstance;
je n'ai jamais d'intérêt à descendre rapidement, et c’est au contraire par une
marche ascensionnelle très prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont
en bas et non en haut.

« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de lest qui
me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient nécessaire. Ma
soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus qu'une soupape de
sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge d'hydrogène; les varia-tions de
température que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules à tous
ses mouvements de montée et de descente.

« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci.

« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau
produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie inférieure de la
caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec soupape fonctionnant à
moins de deux atmosphères de pression; par conséquent, dès qu'elle a atteint
cette tension, la vapeur s'échappe d'elle même.

« Voici maintenant des chiffres très exacts.

« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs donnent
deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. Cela représente, à
la tension atmosphérique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes
[Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du premier, et trois mille sept cent
quatre-vingts pieds cubes [Cent quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en
tout cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix
mètres cubes].

« Or, le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept pieds
cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois plus forte que
celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne donc, et pour me maintenir à
une hauteur peu considérable, je ne brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à
l'heure [Un tiers de mètre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent
donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six
jours.

« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision d'eau sur
la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie.

« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses simples,
il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction du gaz de
l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes embarrassantes, ni moteur
mécanique. Un calorifère pour produire mes changements de température, un
chalumeau pour le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc
avoir réuni toutes les conditions sérieuses de succès.
»

Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon cœur. Il
n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et résolu.

« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.

Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île du
même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, il laissa tomber l'ancre dans
le port

L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate.

--Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable ?


CHAPITRE XI

Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des habitants.
--L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie --Gonflement du ballon.--Départ du 18
avril.-- Dernier adieu.--Le Victoria.




Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le lieu
de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut particulièrement
paisible. La traversée maritime faisait bien augurer de la traversée aérienne
Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et voulait mettre la dernière main aux
préparatifs du docteur Fergusson.

Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île du
même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber l'ancre dans
le port

L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et de
l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port reçoit un grand
nombre de navires des contrées avoisinantes.

L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus grande
largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie].

Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car
Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce butin
conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se livrent incessamment.
Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte orientale, et jusque sous les
latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous
pavillon français. Dès l'arrivée du Resolute, le consul anglais de Zanzibar
vint à bord se mettre à la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un
mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait
partie de la nombreuse phalange des incrédules.

« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais maintenant
je ne doute plus. »

Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement au
brave Joe.

Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait
reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu à souffrir
terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo;
ils ne s'avançaient qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir
donner promptement de leurs nouvelles.

« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le
docteur.

Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du consul. On
se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar; il y avait près du
mât des signaux un emplacement favorable, auprès d'uneénorme construction qui
l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé
sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril,
servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de
lances, sorte de garnisaires fainéants et braillards.

Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la
population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les
passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui devait s'enlever
dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres, plus émus que les Arabes,
virent dans ce projet des intentions hostiles à leur religion; ils se.
figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont un
objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer
à cette expédition sacrilège.

Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur Fergusson
et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces;
mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.

« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires mêmes
de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher commandant, un
accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au ballon
un accident irréparable, et le voyage serait compromis sans remise; il faut donc
agir avec de grandes précautions.

--Mais que faire ? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous rencontrerons
les mêmes difficultés ! Que faire ?

--Rien n'est plus simple, répondit. le consul. Voyez ces îles situées au delà du
port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles, entourez-vous d'une ceinture
de matelots, et vous n'aurez aucun risque à courir:

--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos
préparatifs.

Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île de
Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en sûreté au milieu
d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est hérissé.

On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille
distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit
d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal; il était alors entièrement
dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du ballon extérieur
de manière à être soulevé comme lui.

C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux
tuyaux d'introduction de l'hydrogène.

La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le gaz; i1
se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l'eau se
faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en présence dans une
grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale
après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat par
les tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait d’une
quantité de gaz parfaitement déterminée.

Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons
[Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille
cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six
gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent cinquante litres].

Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin;
elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat, recouvert de son filet,
se balançait gracieusement au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand nombre
de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, et les
tuyaux sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.

Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente,
les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur était
assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les deux centslivres de lest
furent réparties dans cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais
cependant à portée de la main.

Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des sentinelles
veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations du Resolute
sillonnaient le canal.

Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des grimaces
et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrités, en soufflant
sur toute cette irritation; quelques fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à la
nage, mais on les éloigna facilement.

Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de pluie,
qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et les « averses de
pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à leur secours; pour cela, ils
cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays; ils les firent
bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une
longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel
demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces.

Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « tembo,»
liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée
« togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais dont le rythme est très
juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit.

Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la table du
commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus,
murmurait tout bas des paroles insaisissables; il ne quittait pas des yeux le
docteur Fergusson.

Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait à tous
de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis voyageurs ? Se
retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique ?
Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades
féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses?

Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, assiégeaient
alors les imaginations surexcitées; Le docteur Fergusson, toujours froid,
toujours impassible, causa de choses et d'autres; mais en vain chercha-t-il à
dissiper cette tristesse communicative; il ne put y parvenir.

Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du docteur et
de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du Resolute. A six
heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient à l'île de Koumbeni.

Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de
terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le commandant
Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel.

En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit:

« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars ? Cela est très décidé, mon cher
Dick.

--J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage ?

--'Tout.

---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne.

--J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une
rapide émotion.

L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers
embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne Joe,
fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignées de
main du docteur Fergusson.

A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle:
le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une
chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre,
commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer un
peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds.

« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son
chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur ! qu'il soit
baptisé le Victoria ! »

Un hourra formidable retentit:


«Vive la reine ! Vive l'Angleterre !»

En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait
prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leur
amis.

« Lâchez tout ! s'écria le docteur. »

Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre
caronades du Resolute tonnaient en son honneur.


CHAPITRE XII

Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et proposition de Joe.--
Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné Maizan.--Le mont Duthumi.--Les
cartes du docteur--Nuit sur un nopal.




L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque
perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par une
dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La dépression
est à peu prés d’un centimètre par cent mètres d’élévation] dans la colonne
barométrique.

A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sudouest.
Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs !

L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur
plus foncée, comme sur un vaste planisphère; les champs prenaient une apparence
d'échantillons de diverses couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les
bois et les taillis.

Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les
cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de canon du navire
vibraient seuls dans la concavité inférieure de l'aérostat.

« Que tout cela est beau ! »s'écria Joe en rompant le silence pour la
première fois.

Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations
barométriques et de prendre note des divers détails de son ascension.

Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.

Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta.
Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds.

Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte
africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume.

« Vous ne parlez pas ? fit Joe.

--Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent.

--Pour mon compte, il faut que je parle.

--A ton aise ! Joe, parle tant qu'il te plaira. »

Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh ! les
ah ! les hein ! éclataient entre ses lèvres.

Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir à
cette élévation; il pouvait observer la côte sur une plus grande étendue ; le
thermomètre et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente
entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée de sa vue; un second baromètre,
placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de nuit.

Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un peu plus de
huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de se rapprocher de
terre; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le ballon descendit à 300
pieds du sol.

Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la côte
orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en protégeaient les
bords; la marée basse laissait apercevoir leurs épaisses racines rongées par la
dent de l'Océan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière
s'arrondissaient à l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic dans le
nord-ouest.

Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur reconnut
être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des hurlements de colère
et de crainte; des flèches furent vainement dirigées contre ce monstre des airs,
qui se balançait majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.

Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette direction;
elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée par les capitaines
Burton et Speke.

Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe ; ils se renvoyaient
mutuellement leurs phrases admiratives.

« Fi des diligences ! disait l'un.

--Fi des steamers ! disait l'autre.

--Fi des chemins de fer ! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays
sans les voir !

--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe ; on ne se sent pas marcher, et la
nature prend la peine de se dérouler à vos yeux !

--Quel spectacle ! quelle admiration ! quelle extase ! un rêve dans un hamac !

--Si nous déjeunions ? fit Joe, que 1e grand air mettait en appétit.

--C'est une idée mon garçon.

--Oh ! la cuisine ne sera pas longue à faire ! du biscuit et de la viande
conservée.

--Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu
de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons
point à craindre d'incendie.

--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que nous avons
au-dessus de nous.

--Pas tout à fait, répondit Fergusson ; mais enfin, si le gaz s'enflammait, i1
se consumerait peu à peu, et nous descendrions à terre, ce qui nous
désobligerait; mais soyez sans crainte, notre aérostat est hermétiquement clos.

--Mangeons donc, fit Kennedy.

--Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un
café dont vous me direz des nouvelles.

--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent
remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le compose d'un mélange de
diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire con-
naître.

--Eh bien ! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous
confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties égales de moka,
de bourbon et de rio-nunez. »

Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et terminaient
un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des convives; puis chacun
se remit à son poste d'observation.

Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux et
étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait au-dessus des
champs cultivés de tabac de maïs, d'orge, en pleine maturité; ça et là de vastes
rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine.

On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes cages
élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. Une végétation
luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux villages se
reproduisaient des scènes de cris et de stupéfaction à la vue du Victoria, et le
docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la portés des flèches; les
habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps
les voyageurs de leurs vaines imprécations.

A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus
du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue du pays]. La
campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, de cotonniers,
au-dessus desquels le Victoria paraissait se jouer. Joe trouvait cette
végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy
apercevait des lièvres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de
recevoir un coup de fusil; mais c’eût été de la poudre perdue, attendu
l’impossibilité de ramasser le gibier.

Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l’heure, et se
trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village de Tounda.

« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres
violentes et crurent un instant leur expédition compromise Et cependant ils
étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la fatigue et les priva-tions
se faisaient rudement sentir. »

En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le docteur n'en
put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus des miasmes de
cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les émanations.

Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en
attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes
emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants s'abritent non
seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la
contrée. On voyait les indigènes courir, se disperser à la vue du Victoria.
Kennedy désirait les contempler de plus près; mais Samuel s'opposa constamment à
ce dessein.

« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point
de mire trop facile pour y loger une balle.

--Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute ? demanda Joe.

--Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste déchirure par
laquelle s'envolerait tout notre gaz

--Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que
doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs ? Je suis sur qu'ils ont
envie de nous adorer.

Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours.
Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont plus rares; les manguiers
ont disparu; leur végétation s'arrête a cette latitude.Le sol devient montueux
et fait pressentir de prochaines montagnes.

--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce côté.

--Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont Duthumi,
sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer la nuit. Je vais
donner plus d'activité à la flamme du chalumeau: nous sommes obligés de nous
tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds.

--C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, dit Joe;
la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est dit.

--Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut élevé; la
réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable.

--Quels arbres magnifiques ! s'écria Joe; quoique très naturel, c'est très beau
! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt.

--Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en voici un dont le
tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est peut-être au pied de ce même
arbre que périt le Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du village
de Deje la Mhora, où il s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette
contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les
articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il entama la
gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha la tête du
malheureux avant qu'elle ne fût coupée ! Ce pauvre Français avait vingt-six ans
!

--Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime ? demanda Kennedy.

--La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du
meurtrier, mais il n'a pu y réussir.

--Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon maître, montons,
si vous m'en croyez.

--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous Si
mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept heures du soir.

--Nous ne voyagerons pas la nuit ? demanda le chasseur.

--Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, on le
ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la
voir.

--Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le plus
cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert ! Croyez donc aux
géographes !

--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. »

Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du mont
Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille pieds, et pour
cela le docteur n'eut à élever la température que de dix-huit degrés [10°
centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à la main.
Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et le Victoria volait par les
airs en rasant la montagne.

A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était plus
adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et l'une d'elles,
rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha fortement. Aussitôt Joe
se laissa glisser par la cordé et l'assujettit avec la plus grande so-lidité.
L'échelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat demeurait
presque immobile, à l'abri des vents de l’est.

Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur promenade
aérienne, firent une large brèche à leurs provisions

« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui ? » demanda Kennedy en avalant des
morceaux inquiétants.

Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta
l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à l'atlas « der
Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami Petermann, et
que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier
du docteur, car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le
Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le
delta du Niger par le docteur Baikie.

Fergusson s'était également muni d'un ouvrage. qui réunissait en un seul
corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « The sources of the
Nil, being a general surwey of the basin of that river and of its heab stream
with the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. »

Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins de la
Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées découvertes ne
devait lui échapper.

En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux
degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].

Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction
satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître les
traces de ses devanciers.

Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que chacun pût
à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart
de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin.

Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent sous la
tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson.


CHAPITRE XIII

Changement de temps,--Fièvre de Kennedy. -- La médecine du docteur--Voyage par
terre.--Le bassin d'Imengé. -- Le mont Rubeho.--A six mille pieds.--Joe.—Une
halte de jour.




La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant, Kennedy se
plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps changeait; le ciel
couvert de nuages épais semblait s'approvisionner pour un nouveau déluge. Un
triste pays que ce Zungomero, où il pleut continuellement, sauf peut-être
pendant une quinzaine de jours du mois de janvier.

Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs ; au-dessous d'eux,
les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents momentanés,
devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de buissons épineux et de
lianes gigantesques. On saisissait distinctement ces émanations d'hydrogène
sulfuré dont parle le capitaine Burton.

« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un cadavre
est caché derrière chaque hallier.

--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se porte pas
bien pour y avoir passé la nuit.

--En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur.

--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans l'une des
régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n’y resterons pas longtemps.
En route. »

Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au moyen de
l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement le gaz, et le
Victoria reprit son vol, poussé par un vent assez fort.

Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard
pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en Afrique
qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des contrées parfaitement
salubres.

Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature vigoureuse.

« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant de sa
couverture et se couchant sous la tente.

--Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et tu seras
guéri rapidement.

--Guéri ! ma foi ! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque drogue
qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je l'avalerai les yeux
fermés.

--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un fébrifuge
qui ne coûtera rien.

--Et comment feras-tu ?

--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces nuages qui
nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère pestilentielle. Je te demande
dix minutes pour dilater l’hydrogène. »

« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient dépassé la
zone humide.

« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du
soleil.

--En voilà un remède ! dit Joe. Mais c'est merveilleux

--Non ! c'est tout naturel.

--Oh ! pour naturel, je n'en doute pas.

--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en Europe, et
comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne élevée de la
Martinique] pour fuir la fièvre jaune.

--Ah ça ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à l’aise

--En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. »

C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées en ce
moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient les unes sur les autres, et se
confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant les rayons du soleil. Le
Victoria atteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre indiquait
un certain abaissement dans la température; On ne voyait plus la terre. A une
cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête
étincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de longitude. Le
vent soufflait avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais les voyageurs ne
sentaient rien de cette rapidité; ils n'éprouvaient aucune secousse, n'ayant pas
même le sentiment de la locomotion.

--Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. Kennedy ne
sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec appétit.

« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction.

--Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux jours. »

Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les
nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait insensiblement. Le docteur
Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord est, et il le
rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait accidenté, montueux même.
Le district du Zungomero s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de
cette latitude.

Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. Quelques
pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant aux cônes aigus
qui semb1aient surgir inopinément.

« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.

--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.

--Jolie manière de voyager, tout de même ! » répliqua Joe.

En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse dex-
térité.

« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous
traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la moitié
de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous aurions l'air de
spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous serions en lutte
incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à leur brutalité sans frein.
Le jour, une chaleur humide, insupportable, acca-blante ! La nuit, un froid
souvent intolérable, et les piqûres de certaines mouches, dont les mandibules
percent la toile la plus épaisse, et qui rendent fou ! Et tout cela sans parler
des bêtes et des peuplades féroces !

--Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe.

--Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des voyageurs
qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les larmes vous
viendraient aux yeux. »

Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les tribus éparses sur ces
collines menaçaient vainement le Victoria de leurs armes; il arrivait enfin aux
dernières ondulations de terrain qui précèdent le Rubeho; elles forment la
troisième chaîne et la plus élevée des montagnes de l'Usagara.

Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation
orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier
échelon, sont séparées par de vastes plaines longitudinales; ces croupes élevées
se composent de cônes arrondis, entre lesquels le sol est parsemé de blocs
erratiques et de galets. La déclivité la plus roide de ces montagnes fait face à
la côte de Zanzibar; les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux
inclinés. Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et
fertile, où la végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers
l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de
sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras

« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont le nom
signifie dans la langue du pays: « Passage des vents. » Nous ferons bien d'en
doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous
allons nous porter à une élévation de plus de cinq mille pieds.

--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones supérieures ?

--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre
relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais, en tout cas, notre
Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir. »

En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le ballon
prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de l'hydrogène
n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste capacité de l'aérostat
n'était remplie qu'aux trois quarts; le baromètre, par une dépression de près de
huit pouces, indiqua une élévation de six mille pieds.

« Irions-nous longtemps ainsi ? demanda Joe

--L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le docteur.
Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. Brioschi et
Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par la bouche et par les oreilles.
L'air respirable manquait. Il y a quelques années, deux hardis Français, MM.
Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans les hautes régions; mais leur ballon
se déchira...

--Et ils tombèrent ! demanda vivement Kennedy.

--Sans doute ! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire aucun mal.

--Eh bien ! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute; mais
pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un milieu honnête,
ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être ambitieux.

A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement; le son
s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien entendre. La vue
des objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus que de grandes masses
assez indéterminées; les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles:
les routes sont des lacets, et les lacs, des étangs.

Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal; un courant
atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des montagnes
arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige étonnaient le
regard; leur aspect convulsionné démontrait quelque travail neptunien des
premiers jours du monde.

Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces cimes
désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui sont faites de
quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et dont la plus
septentrionale est la plus allongée.

Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant une
côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre; puis vinrent des crêtes
et des ravins, dans une sorte de désert qui précédait le pays d'Ugogo; plus bas
s'étalaient des plaines jaunes, torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de
plantes salines et de buissons épineux.

Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le docteur
s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles s'accrocha
bientôt dans les branches d'un vaste sycomore.

Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec précaution;
le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver à l'aérostat une
certaine force ascensionnelle qui le maintint en l'air. Le vent s'était presque
subitement calmé.

Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi,
l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles tranches
d'antilope. Ce sera pour notre dîner.

--En chasse ! » s'écria Kennedy.

Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de
branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le docteur, allégé
du poids de ses deux compagnons, put éteindre entièrement son chalumeau.

N'allez pas vous envoler, mon maître, s'écria Joe

--Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais mettre mes
notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, de mon poste,
j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je tire un coup de
carabine. Ce sera le signal de ralliement.

--Convenu, » répondit le chasseur.



CHAPITRE XIV

La forêt de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de ralliement.--Un assaut
inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein air.--Le Mabunguru.--Jihoue la
Mkoa.--Provision d'eau. --Arrivée à Kazeh.



Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait à la
chaleur, paraissait désert; ça et là, quelques traces de caravanes, des
ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés, et confondus dans la
même poussière.

Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une forêt de
gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil On ne savait pas
à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe maniait adroitement une arme
à feu

Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain là n'est
pas trop commode,» fit-i1 en heurtant les fragments de quartz dont il était
parsemé

Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il fallait savoir
se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de Joe, il ne pouvait avoir le
nez d’un braque ou d'un lévrier.

Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se désaltérait
une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, flairant un danger,
paraissaient inquiets; entre chaque lampée, leur jolie tête se redressait avec
vivacité, humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs.

Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile; il
parvint à portée de fusil et fit feu La troupe disparut en un clin d'œil; seule,
une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait foudroyée. Kennedy se
précipita sur sa proie.

C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur le
gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de neige.

Le beau coup de fusil ! s'écria le chasseur. C'est une espèce très rare
d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la conserver.

--Par exemple ! y pensez-vous, monsieur Dick !

--Sans doute ! Regarde donc ce splendide pelage.

--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge.

--Tu as raison, Joe ! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier un si bel
animal !

--Tout entier ! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous les avantages
nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais m'en acquitter aussi
bien que le syndic de l'honorable corporation des bouchers de Londres.

--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, je ne suis
pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de l'abattre.

--J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez pas pour établir un fourneau
sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantité, et je ne vous demande
que quelques minutes pour utiliser vos charbons ardents.

--Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy.

Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait quelques
instants plus tard.

Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et les
morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt en grillades
savoureuses.

« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur.

--Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick ?

--Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks.

--Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous ne
retrouvions plus l'aérostat.

--Bon ! quelle idée ! tu veux que le docteur nous abandonne ?

--Non; mais si son ancre venait à se détacher ?

--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre avec son
ballon; il le manœuvre assez proprement.

--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous

--Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont rien de plaisant.

--Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or, tout peut
arriver, donc il faut tout prévoir... »

En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.

« Hein ! fit Joe.

--Ma carabine ! je reconnais sa détonation.

--Un signal !

--Un danger pour nous !

--Pour lui peut-être, répliqua Joe.

--En route ! »

Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et ils
reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy avait faites.
L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le Victoria, dont ils ne
pouvaient être bien éloignés.

Un second coup de feu se fit entendre.

« Cela presse, fit Joe.

--Bon ! encore une autre détonation.

--Cela m'a l'air d'une défense personnelle.

--Hâtons-nous. »

Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils virent
tout d'abord le Victoria à sa place, et le docteur dans la nacelle.

« Qu'y a-t-il donc ! demanda Kennedy.

--Grand Dieu ! s'écria Joe.

--Que vois tu ?

--Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon ! »

En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient en
gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. Quelques-uns, grimpés
dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les branches les plus élevées. Le danger
semblait imminent.

« Mon maître est perdu, s'écria Joe.

--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de quatre de
ces moricauds dans nos mains. En ayant ! »

Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un nouveau coup
de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand diable qui se hissait par
la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba de branches en branches, et resta
suspendu à une vingtaine de pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se
balançant dans l'air.

« Hein ! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet animal ?

Peu importe, répondit Kennedy, courons ! courons !

--Ah ! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire: par sa queue ! c'est
par sa queue ! Un singe ! ce ne sont que des singes.

--Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se précipitant au
milieu de la bande hurlante.

C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et brutaux,
horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant quelques coups de fusil
en eurent facilement raison, et cette horde grimaçante s'échappa, laissant
plusieurs des siens à terre.

En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe se hissait dans les
sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, et il y
rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le Victoria s'élevait dans
l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un vent modéré.

« En voilà un assaut ! dit Joe.

--Nous t’avions cru assiégé par des indigènes.

--Ce n'étaient que des singes, heureusement ! répondit le docteur

--De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel.

--Ni même de près, répliqua Joe.

--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait avoir
les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous leurs secousses
réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné !

--Que vous disais-je, monsieur Kennedy !

--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu préparais
des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en appétit.

--Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est exquise.

--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.

--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet sauvage
qui n'est point à dédaigner.

--Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe la bouche
pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la digestion »

Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec recueillement.

« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.

--Très bien, riposta Kennedy.

--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés ?

--J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché ! » répondit le chasseur avec un
air résolu.

Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un courant plus
rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne barométrique
indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat par une dilatation de
gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse.

Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé ; le docteur
reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles d'étendue, avec ses
villages perdus au milieu des baobabs et des calebassiers. Là est la résidence
de l'un des sultans du pays de l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins
arriérée, on y vend plus rarement les membres de sa famille; mais, bêtes et
gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui
ressemblent à des meules de foin.

Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout d'une
heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa vigueur, à
quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, et l'atmosphère
semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un courant à différentes
hauteurs en voyant ce calme de la nature, il résolut de passer la nuit dans les
airs, et pour plus de sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria
demeurait immobile. La nuit magnifiquement étoilée se fit en silence.

Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent d'un
profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci fut remplacé par
l'Écossais.

« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il ; et surtout
ne perds pas le baromètre des yeux. C’est notre boussole, à nous autres ! »

La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de
différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres avait éclaté
le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs
repaires; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, doublée du
glapissement des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait les
accords de cet orchestre vivant.

En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole,
et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la nuit. Le Victoria
dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles depuis deux heures environ;
il passait au-dessus du Mabunguru, pays pierreux, parsemé de blocs de syénite
d'un beau poli, et tout bosselé de roches en dos d'âne; des masses coniques,
semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme autant de dolmens
druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants blanchissaient ça et
1à ; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous lesquels
se cachaient quelques villages.

Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, apparut
comme une immense carapace.

« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà Jihoue-la-Mkoa,
où nous allons faire halte pendant quelques instants. Je vais renouveler la
provision d'eau nécessaire à l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous
accrocher quelque part.

--Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur.

--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. »

Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de terre;
les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea dans une fissure de
rocher, et le Victoria demeura immobile.

Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son chalumeau
pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé au niveau de la mer;
or le pays allait toujours en montant, et se trouvant élevé de 600 à 700 pieds,
le ballon aurait eu une tendance à descendre plus bas que le sol lui-même; il
fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le. cas
seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût laissé la nacelle
reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, se serait
maintenu sans le secours du chalumeau.

Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de
Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une
dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non loin d'un petit
village désert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois quarts
d'heure; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses trappes à
éléphant; il faillit même choir dans l'une d'elles, où gisait une carcasse à
demi-rongée.

Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes mangeaient
avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre très abondant sur la
partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une certaine
impatience, car un séjour même rapide sur cette terre inhospitalière lui
inspirait toujours des craintes.

L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque au
niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès de son
maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le Victoria reprit la route des
airs.

Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important
établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de sud-est,
les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette journée; ils
marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure; la conduite de l'aérostat
devint alors assez difficile; on ne pouvait s’élever trop haut sans dilater
beaucoup le gaz, car le pays se trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000
pieds. Or, autant que possible, le docteur préférait ne pas forcer sa
dilatation; il suivit donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez
roide, et rasa de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait
partie de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus
grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent gigantesques.

Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dévorait
le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de la ville de Kazeh,
située à 330 milles de la côte.

« Nous sommes partis de Zauzibar à neuf heures du matin, dit le docteur
Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée nous avons
parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques [Près de deux cents
lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à faire le
même chemin !



CHAPITRE XV

Kazeh.--Le marché bruyant.--Apparition du Victoria.--Les Wanganga.--Les
fils de la Lune.--Promenade du docteur.--Population.--Le tembé royal.--Les
femmes du sultan.--Une ivresse royale.--Joe adoré.--Comment on danse dans la
Lune.--Revirement.—Deux lunes au firmament.--Instabilité des grandeurs divine.





Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville ; à vrai
dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six
vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des huttes à esclaves, avec de
petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivés; oignons, patates,
aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir.

L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et
splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, une
contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui sont
des Arabes d'origine très pure.

Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans
l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves; leurs
caravanes sillonnaient ces régions équatoriales; elles vont encore chercher à la
côté les objets de luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci,
au milieu de femmes et de serviteurs, mènent dans cette contrée charmante
l'existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus, riant,
fumant ou dormant.

Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes
emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de beaux
arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh.

Là est le rendez-vous général des caravanes: celles du Sud avec leurs
esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui exportent le
coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs.

Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un brouhaha
sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des tambours et des cornets,
des hennissements des mules, du braiement des ânes, du chant des femmes,
piaillement des enfants, et des coups de rotin du Jemadar [Chef de la caravane]
, qui bat là mesure dans cette symphonie pastorale.

Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes
voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents de
requins, le miel, le tabac, le coton; là se pratiquent les marchés les plus
étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs qu'il excite.

Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement. Le
Victoria venait d'apparaître dans les airs; il planait majestueusement et
descendait peu à peu, sans s'écarter de la verticale. Hommes, femmes, enfants,
esclaves, marchands, Arabes et nègres, tout disparut et se glissa dans les «
tembés » et sous les huttes.

« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de pareils
effets, nous aurons de la peine à établir des relations commerciales avec ces
gens-là.

--Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une grande
simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et d'emporter les
marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper des marchands. On
s'enrichirait.

--Bon ! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier moment. Mais
ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par curiosité.

--Vous croyez, mon maître ?

--Nous verrons bien ; mais il sera prudent de ne point trop les approcher, le
Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé; il n'est donc à l'abri ni d'une
balle, ni d'une flèche.

--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces Africains ?

--Si cela se peut, pourquoi pas ? répondit le docteur ; il doit se trouver à
Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je me rappelle que
MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité des habitants de la
ville. Ainsi, nous pouvons tenter l'aventure.

Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une de ses
ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la population
reparaissait en ce moment hors de ses trous ; les têtes sortaient avec
circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à leurs insignes de
coquillages coniques, s'avancèrent hardiment ; c'étaient les sorciers de
l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de petites gourdes noires enduites de
graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté d'ailleurs toute
doctorale.

Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les
entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se choquèrent et
furent tendues vers le ciel.

C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me trompe,
nous allons être appelés à jouer un grand rôle.

--Eh bien ! Monsieur, jouez-le.

--Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu.

--Eh ! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait pas. »

En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute cette
clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques paroles aux
voyageurs, mais dans une langue inconnue.

Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques mots
d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue.

L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très écoutée; le
docteur ne tarda pas à reconnaître que le Victoria était tout bonnement pris
pour la Lune en personne, et que cette aimable déesse avait daigné s'approcher
de la ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais oublié dans cette
terre aimée du Soleil.Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune
faisait tous les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le besoin de se
montrer de plus près à ses adorateurs; il les priait donc de ne pas se gêner et
d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs besoins et leurs vœux.

Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade depuis de
1ongues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait les fils de la
Lune à se rendre auprès de lui.

Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons.

« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur.

--Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés; l'atmosphère est calme;
il n'y a pas un souffle de vent ! Nous n'avons rien à craindre pour le Victoria.

--Mais que feras-tu ?

Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je m’en tirerai. »

Puis, s'adressant à la foule :

« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de 1'Unyamwezy,
nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à nous recevoir ! »

Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute cette
vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement.

Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir nous
pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. Dick restera
donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il main-tiendra une force
ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement assujettie; il n'y a rien à
craindre. Je vais descendre à terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au
pied de l'échelle.

--Comment ! tu iras seul chez ce moricaud ? dit Kennedy.

--Comment ! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous suive
jusqu'au bout !

--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande déesse la Lune
est venue leur rendre visite, je suis protégé par la superstition; ainsi, n'ayez
aucune crainte, et restez chacun au poste que je vous assigne.

--Puisque tu le veux, répondit le chasseur.

--Veille à la dilatation du gaz.

--C'est convenu. »

Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient énergiquement
1'intervention céleste.

« Voilà ! voilà ! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur bonne
Lune et ses divins Fils. »

Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé de
Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de l'échelle,
les jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie de la foule
l'entoura d'un cercle respectueux.

Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments,
escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « tembé
royal, » situé assez loin hors de la ville; il était environ trois heures, et le
soleil resplendissait; il ne pouvait faire moins pour la circonstance

Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga » l'entouraient et
contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel du
sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du pays, était
le seul héritier des biens paternels, à 1'exclusion des enfants légitimes; il se
prosterna devant le Fils de la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux.

Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout le
luxe d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée arriva au palais
du sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et situé au versant d'une
colline. Une espèce de verandah, formée par le toit de chaume, régnait à
l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être
sculptés. De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, cherchant à
reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux
réussis que ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas
immédiatement sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement;
d'ailleurs, pas de fenêtres, et à peine une porte.

Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et les
favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des populations de
l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et bien portants. Leurs
cheveux divisés en un grand nombre de petites tresses retombaient sur leurs
épaules; au moyen d’incisions noire. ou bleues, ils zébraient leurs joues depuis
les tempes jusqu'à la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues,
supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal; ils étaient
vêtus de toiles brillamment peintes; les soldats, armés de la sagaie, de l'arc,
de la flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, du «
sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes.

Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du sultan, le
vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au linteau de la porte
des queues de lièvre, des crinières de zèbre, suspendues en manière de talisman.
Il fut reçu par la troupe des femmes de Sa Majesté, aux accords harmonieux de «
l’upatu », de cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du «
kilindo », tambour de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre
lequel deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing.

La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant le
tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles semblaient bien faites
sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « kilt » en fibres de
calebasse, fixé autour de leur ceinture.

Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique placées
à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient
être enterrées vivantes auprès de lui, pour le distraire pendant l'éternelle
solitude.

Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup d'œil,
s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme d’une quarantaine
d'années, parfaitement abruti par les orgies de toutes sortes et dont il n'y
avait rien à faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des années, n'était
qu'une ivresse perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu près perdu
connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l’aurait pas remis sur pied

Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant cette
visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent cordial, le docteur
ranima un instant ce corps abruti; le sultan fit un mouvement, et, pour un
cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis quelques heures, ce
symptôme fut accueilli par un redoublement de cris en l'honneur du médecin.

Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses adorateurs
trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers le Victoria. Il était
six heures du soir.

Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle; la foule
lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la Lune, il se
laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un assez brave homme, pas
fier, familier même avec les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le
contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables discours.

« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il ; je suis un bon diable,
quoique fils de déesse ! »

On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les «
mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « pombé. » Joe
se crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte; mais son palais, quoique
fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence. Il fit une affreuse
grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable.

Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée traînante,
exécutèrent une danse grave autour de lui.

« Ah ! vous dansez, dit-il, eh bien ! je ne serai pas en reste avec vous, et
je vais vous montrer une danse de mon pays »

Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se
déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se
développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en grimaces
impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange idée de la manière dont
les dieux dansent dans la Lune.

Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt fait de
reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements; ils ne perdaient pas
un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce fut alors un tohubohu, un
remuement, une agitation dont il est difficile de donner une idée, même faible.
Au plus beau de la fête, Joe aperçut le docteur.

Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et
désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés On entourait le
docteur; on le pressait, on le menaçait.

Étrange revirement ! Que s'était-il passé ? Le sultan avait-il maladroitement
succombé entre les mains de son médecin céleste ?

Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le ballon,
fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde de retenue,
impatient de s'élever dans les airs.

Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse retenait
encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences contre sa personne;
il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit avec agilité.

« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à décrocher
l'ancre ! Nous couperons la corde ! Suis-moi !

--Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Joe en escaladant la nacelle.

--Qu'est-il arrivé ? fit Kennedy, sa carabine à la main.

--Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon.

--Eh bien ! demanda le chasseur.

--Eh bien ! la lune ! »

La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un fond
d'azur. C'était bien elle ! Elle et le Victoria!

Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des imposteurs, des
intrigants, des faux dieux !

Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le
revirement.

Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh,
comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés; des
arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon.

Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent; il grimpa dans
l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et d'amener la machine
à terre.

Joe s'élança une hachette à la main.

« Faut-il couper ? dit-il.

--Attends, répondit le docteur.

--Mais ce nègre !...

--Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens Il sera toujours
temps de couper. »

Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches il
parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment attirée par l'aérostat,
attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe
inattendu, partit pour les régions de l'air.

La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'élancer dans
l'espace.

« Hurrah ! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce à sa puissance
ascensionnelle, montait avec une grande rapidité.

--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de mal.

--Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup ? demanda Joe.

--Fi donc ! répliqua le docteur ! nous le replacerons tranquillement à terre, et
je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien s'accroîtra
singulièrement dans l'esprit de ses contemporains.

--Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe.

Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le nègre se
cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se taisait, ses yeux
demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. Un léger vent d'ouest
poussait le ballon au-delà de la ville.

Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la flamme
du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le nègre prit
rapidement son parti; il s'élança, tomba sur les jambes, et se mit à fuir vers
Kazeh, tandis que, subitement délesté, le Victoria remontait dans les airs



CHAPITRE XVI

Symptômes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent africain.--La
machine de la dernière heure.--Vue du pays au soleil couchant --Flore et
Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel étoilé.



« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa
permission ! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour ! Est-ce que,
par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation par votre médecine

--Au fait, dit le chasseur, qu’était ce sultan de Kazzeb ?

--Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne se fera
pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les honneurs sont
éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût.

--Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait ! Être adoré ! faire le dieu à sa
fantaisie ! Mais que voulez-vous ! la Lune s'est montrée, et toute rouge, ce qui
prouve bien qu'elle était fâchée ! »

Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits à
un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de gros nuages vers le
nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent assez vif, ramassé à trois
cents pieds du sol, poussait le Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de
lui, la voûte azurée était pure, mais on la sentait lourde

Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de
longitude et 4° 17' de latitude; les courants atmosphériques, sous l'influence
d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles à
l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées et fertiles
de Mtuto Le spectacle en était admirable, et fut admiré.

« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il a
conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la lune y fut
adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, et l'on
rencontrerait difficilement une végétation plus belle.

--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, répondit Joe ;
mais ce serait fort agréable ! Pourquoi ces belles choses-là sont-elle réservées
à des pays aussi barbares ?

--Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne deviendra
pas le centre de la civilisation ? Les peuples de l'avenir s'y porteront
peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à nourrir leurs
habitants.

--Tu crois cela ? fit Kennedy.

--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements; considère les
migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même conclusion que
moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il pas vrai ? Pendant
quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est fécondée, elle produit, et
puis quand les pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées d'Homère,
ses enfants abandonnent son sein épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter
sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais
déjà sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent chaque jour ;
ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la terre,
ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela est le signe
certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement prochain. Aussi voyons-nous
déjà les peuples se précipiter aux nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à
une source non pas inépuisable, mais encore inépuisée. A son tour, ce nouveau
continent se fera vieux, ses forêts vierges tomberont sous la hache de
l'industrie; son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop
demandé; là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une
sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique offrira aux
races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles dans son sein. Ces
climats fatals aux étrangers s'épureront par les assolements et les drainages ;
ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun pour former une artère
navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus fertile, plus riche, plus
vital que les autres, deviendra quelque grand royaume, où se produiront des
découvertes plus étonnantes encore que la vapeur et l'électricité.

--Ah ! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.

--Tu t'es levé trop matin, mon garçon.

--D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que
celle où l'industrie absorbera tout à son profit ! A force d'inventer des
machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suistoujours figuré que
le dernier jour du monde sera celui où quelque im-mense chaudière chauffée à
trois milliards d'atmosphères fera sauter notre globe !

--Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les derniers à
travailler à la machine !

--En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers ! Mais, sans
nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous d’admirer
cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. »

Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés,
ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol: arbres gigantesques,
herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part de cette
effluve lumineuse; le terrain, légèrement ondulé, ressautait ça et là en petites
collines coniques ; pas de montagnes à l'horizon; d'immenses palissades
broussaillées, des haies impénétrables, des jungles épineux séparaient les
clairières où s'étalaient de nombreux villages ; les euphorbes gigantesques les
entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches
coralliformes des arbustes.

Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à
serpenter sous les massifs de verdure ; il donnait asile à ces nombreux cours
d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans la
couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était un réseau de cascades
jeté sur toute la face occidentale du pays.

Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et
disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences magnifiques,
s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais dans ces bouquets, lions,
léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour échapper aux dernières chaleurs du
jour. Parfois un éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait
le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire.

« Quel pays de chasse ! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle 1aucée à tout
hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle ! Est-ce qu'on ne
pourrait pas en essayer un peu ?

--Non pas, mon cher Dick ; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée d'un
orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol est disposé
comme une immense batterie électrique.

--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante, le vent
est complètement qu'il se prépare quelque chose.

--L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; tout être
vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des éléments, et
j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point.

--Eh bien ! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre ?

--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'être
entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants atmosphériques
.

--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte.

--Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus directement au
nord pendant sept à huit degrés ; j'essayerai de remonter vers des latitudes
présumées des sources du Nil; peut-être apercevrons-nous quelques traces de
l'expédition du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes
ca]culs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je
voudrais monter droit au delà de l'équateur.

--Vois donc ! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces
hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair sanguinolente,
et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air !

--Ils étouffent ! fit Joe. Ah ! quelle manière charmante de voyager, et comme on
méprise toute cette malfaisante vermine ! Monsieur Samuel ! monsieur Kennedy !
voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs pressés ! Ils sont bien
deux cents ; ce sont des loups.

--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint
pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire
un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces.

--Bon ! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière,
répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop
leur en vouloir. » ;

Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il semblait que
l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons; l'atmosphère paraissait
ouatée et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorité.
L'oiseau rameur, la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les
moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait
les symptômes d'un cataclysme prochain.

A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de Mséné,
vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre; parfois la
réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait des fossés distribués
régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme
calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes
gigantesques.

« J'étouffe ! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus possible de
cet air raréfié; nous ne bougeons plus ! Descendrons-nous ?

--Mais l'orage ? fit le docteur assez inquiet.

--Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre
parti à prendre.

--L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages sont très
haut.

--C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait monter à une
grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si
nous avançons et de quel côté nous avançons.

--Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse.

--Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut entraînés loin
de l'orage.

--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous; ils
renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs tourbillons,
et des éclairs capables de nous incendier. D'un autre côté, la force, de la
rafale peut nous précipiter à terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre

--Alors que faire ?

--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls de la
terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en quantité suffisante pour le
chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je m'en
servirais.

--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.

--Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je vous
réveillerai si cela est nécessaire.

--Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous même,
puisque rien ne nous menace encore !

--Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et si les
circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement à la même
place.

--Bonsoir, Monsieur.

--Bonne nuit, si c'est possible. »

Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura
seul dans l'immensité.Cependant le dôme de nuages s'abaissait insensiblement, et
l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire s'arrondissait autour du g1obe
terrestre comme pour l'écraser.

Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa déchirure
n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs
du ciel.

« Alerte !» s'écria Fergusson.

Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses
ordres.

« Descendons-nous ? fit Kennedy.

--Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se
résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne ! »

Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du
serpentin.

Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à leur
violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin autres immédiats.
Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui grésillaient sous les larges
gouttes de la pluie.

« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant
traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable !

--Mais à terre ! à terre ! reprenait toujours Kennedy.

--Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions vite
déchirés aux branches des arbres !

--Nous montons, monsieur Samuel !

--Plus vite ! plus vite encore. »

Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, i1 n'est pas
rare de compter de trente-cinq éclairs par minute Le ciel est littéralement en
feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent pas.

Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère
embrasée; il tordait les nuages incandescents; on eut dit le souffle d'un
ventilateur immense qui activait tout cet incendie.

Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur; le ballon se
dilatait et montait ; à genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les
rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les
voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations. Il se faisait de grandes
cavités dans l'enveloppe de l'aérostat ; le vent s'y engouffrait avec violence,
et le taffetas détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un
bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le Victoria.
Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les éclairs
dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence; il était plein feu.

« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre ses mains
lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même à un incendie;
notre chute peut n'être pas rapide. »

La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons; mais ils
pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des éclairs; il
regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le feu Saint-Elme qui
voltigeait sur le filet de l'aérostat.

Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au bout d'un
quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les effluences
électriques se développaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de feux
d'artifices suspendus à sa nacelle.

C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à l’homme.
En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la
lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités.

Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille pieds
d'élévation. Il était onze heures du soir.

« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de nous
maintenir à cette hauteur.

C'était effrayant ! répondit Kennedy.

--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je ne suis
pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli spectacle ! »



CHAPITRE XVII

Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure.--On jette l'ancre.--L'éléphant
remorqueur.-- Feu nourri.--Mort du pachyderme.--Le four de campagne.--Repas sur
l'herbe.--Une nuit





Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de
l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces première
lueurs matinales.

La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, tournant
sur place au milieu des courants opposés, avait à peine dérivé ; le docteur,
laissant se contracter le gaz, descendit afin de saisir une direction plus
septentrionale. Longtemps ses recherches furent vaines ; le vent l'entraîna dans
l'ouest, jusqu'en vue des célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en
demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika ; leur chaîne, peu
accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre ; on eut dit une fortification
naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique; quelques
cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles.

Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré ; le capitaine Burton
s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu atteindre ces montagnes
célèbres; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke son compagnon; il
prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce dernier; pour nous, mes
amis, il n'y a plus de doute possible

--Est-ce que nous les franchirons ! demanda Kennedy.

--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui me ramènera
à l'équateur ; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du Victoria comme
d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires.

Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. Après
avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le nord-est avec une
vitesse moyenne.

« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa boussole, et à
peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances heureuses pour
reconnaître ces régions nouvelles ; le capitaine Speke, en allant à la
découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l’est, en droite ligne au dessus de
Kazeh.

--Irons-nous longtemps de la sorte ? demanda Kennedy

--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du Nil, et
nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la limite extrême
atteinte par les explorateurs venus du Nord.

--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir les jambes
?

--Si vraiment ; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin faisant, mon
brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche.

--Dès que tu le voudras, ami Samuel.

--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si nous ne serons
pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc prendre trop de
précautions. »

A midi, le Victoria se trouvait par 29° l5, de longitude et 3° 15' de
latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite septentrionale de
l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on ne pouvait encore
apercevoir.

Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus civilisées,
et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le despo-tisme est sans
bornes; leur réunion la plus compacte constitue la province de Karagwah.

Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre au
premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée, et
l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la flamme du chalumeau fut
modérée; les ancres lancées au dehors de la nacelle vinrent bientôt raser les
hautes herbes d'une immense prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait
couverte d'un gazon ras, mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds
d'épaisseur.

Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon
gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure sans un
seul brisant.

« Nous pourrons courir 1ongtemps de la sorte, dit Kennedy; je n'aperçois pas
un arbre dont nous puissions nous approcher; la chasse me parait compromise

--Attends, mon cher Dick ; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes plus
hautes que toi; nous finirons par trouver une place favorable. »

C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur cette
mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au souffle du
vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre des flots, à cela
près qu'une volée d’oiseaux aux splendides couleurs s'échappait parfois des
hautes herbes avec mille cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce lac de
fleurs, et traçaient un sillon qui se refermait derrière elles, comme le sillage
d'un vaisseau.

Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait mordu sans
doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque.

« Nous sommes pris, fit Joe.

--Eh bien ! jette l'échelle, » répliqua le chasseur.

Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air, et
les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de la bouche
des trois voyageurs.

« Qu'est cela ?

--Un cri singulier !

--Tiens ! nous marchons !

--L'ancre a dérapé.

--Mais non ! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.

--C'est le rocher qui marche !

Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme allongée et
sinueuse s’éleva au-dessus d'elles.

« Un serpent ! fit Joe.

--Un serpent ! s'écria Kennedy en armant sa carabine.

--Eh non ! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant.

--Un éléphant, Samuel ! »

Et Kennedy, ce disant, épaula son arme.

« Attends, Dick, attends !

--Sans doute ! L'animal nous remorque.

--Et du bon côté, Joe, du bon côté. »

L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt à une
clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille gigantesque, le docteur
reconnut un mâle d'une magnifique espèce ; il portait deux défenses blanchâtres,
d'une courbure admirable, et qui pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes
de l'ancre étaient fortement prises entre elles.

L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la corde qui
le rattachait à la nacelle.

« En avant ! hardi ! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son mieux
cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de voyager ! Plus que
cela de cheval ! un éléphant, s'il vous plaît.

--Mais où nous mène-t-il ! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui brillait
les mains.

--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick ! Un peu de patience !

--« Wig a more ! Wig a more ! » comme disent les paysans d'Écosse, s'écriait le
joyeux Joe. En avant ! en avant ! »

L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite et de
gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à la nacelle.
Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la corde s'il y avait lieu.

« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier moment.
»

Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie; l'animal
ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes pachydermes peuvent fournir des
trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on les retrouve à des distances
immenses, comme les baleines dont ils ont la masse et la rapidité.

« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et nous ne
faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs pêches. »

Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à modifier
son moyen de locomotion.

Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à trois
milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût séparé de son
conducteur.

Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il épaula sa
carabine; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre l'animal avec
succès; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit comme sur une plaque de
tôle; l'animal n'en parut aucunement troublé; au bruit de la décharge, son pas
s'accéléra, et sa vitesse fut celle d'un cheval lancé au galop.

« Diable ! dit Kennedy.

--Quelle tête dure ! fit Joe.

--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au défaut de
l’épaule, » reprit Dick en chargeant ; sa carabine avec soin, et il fit feu.

L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.

« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous aide,
Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. »

Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête.

L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa course
vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à couler à flots
de ses blessures

Continuons notre feu, Monsieur Dick.

--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt toises du bois
! »

Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant ; la nacelle
et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé ; la secousse fit
tomber la hache des mains du docteur sur le sol.

La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement assujetti
ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des voyageurs; le ballon
approchait rapidement du bois, quand l'animal reçut une balle dans l'œil au
moment où il relevait la tête ; il s'arrêta, hésita ; ses genoux plièrent; il
présenta son flanc au chasseur.

« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois la
carabine.

L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se redressa un
instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de tout son poids sur
une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort.

« Sa défense est brisée ! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre
vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres !

--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de l'ancre.

--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick ? répondit le docteur Fergusson.
Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire ? Sommes-nous venus ici pour
faire fortune ? »

Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense demeurée
intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à demi
dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal.

La magnifique bête ! s'écria Kennedy. Quelle masse ! Je n'ai jamais vu dans
l'Inde un éléphant de cette taille !

--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre de L'Afrique
sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont tellement chassés aux
environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur, où nous les rencontrerons
souvent en troupes nombreuses.

--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de celui-là !
Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de cet animal. M.
Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel va passer l'inspection
du Victoria , et, pendant ce temps, je vais faire la cuisine.

--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise.

--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté que Joe a
daigné m'octroyer.

--Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas.

--Sois tranquille. »

Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois.

Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un trou
profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui couvraient le sol,
et provenaient des trouées faites dans le bois par les éléphants dont on voyait
les traces. Le trou rempli, il entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds,
et il y mit le feu.

Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises du bois
à peine; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de deux pieds de
largeur à sa naissance; il en choisit la partie la plus délicate, et y joignit
un des pieds spongieux de l'animal; ce sont en effet les morceaux par
excellence, comme la bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier.

Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à l'extérieur, le
trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit une température très
élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de feuilles aromatiques, furent
déposés au fond de ce four improvisé, et recouverts de cendres chaudes; puis,
Joe éleva un second bûcher sur le tout, et quand le bois fut consumé, la viande
était cuite à point.

Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande
appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu d'une
magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du café, et puisa
une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin.

Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans être trop
fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger.

Un voyage sans fatigue et sans danger ! répétait-il. Un repas à ses heures !
un hamac perpétuel ! qu'est-ce que l'on peut demander de plus ?

Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir ! »

De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de
l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente; le
taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement résisté; en prenant la
hauteur actuelle du sol, et en calculant la force ascensionnelle du ballon, il
vit avec satisfaction que l'hydrogène était en même quantité ; l’enveloppe
Jusque-là demeurait entièrement imperméable.

Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar; le
pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et de viande
conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc que la réserve d'eau
à renouveler.

Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce à leurs
articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les oscillations de
l’aérostat.

Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en ordre. Il fit
une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la longue prairie à
perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon immobile sur le corps du
monstrueux éléphant.

Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix
grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce la plus
agile des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de provisions.

« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix.

Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte; les
pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis ; on but à l'Angleterre
comme toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour la première fois cette
contrée charmante.

Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré; il proposa
sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette forêt, d'y construire
une: cabane de feuillage, et d'y commencer la dynastie des Robinsons africains.

La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût proposé pour
remplir le rôle de Vendredi.

La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut de
passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade indispensable
contre les bêtes féroces; les hyènes, les couguars, les chacals, attirés par
l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux alentours. Kennedy dut à plusieurs
reprises décharger sa carabine sur des visiteurs trop audacieux ; mais enfin la
nuit s'acheva sans incident fâcheux.



CHAPITRE XVIII

Le Karagwah.--Le lac Ukéréoué.--Une nuit dans une île.--L'Équateur.--Traversée
du lac.--Les cascades.--Vue du pays.--Les sources du Nil.--L'île Benga.--La
signature d'Andres.--Debono.--Le pavillon aux armes d'Angleterre.





Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ. Joe,
avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les défenses de
l'éléphant. Le Victoria, rendu à la liberté, entraîna les voyageurs vers le
nord-est avec une vitesse de dix-huit milles.

Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des étoiles
pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude au-dessous de
l’équateur, soit à cent soixante milles géographiques ; il traversa de nombreux
villages sans se préoccuper des cris provoqués par son apparition; il prit note
de la conformation des lieux avec des vues sommaires; il franchit les rampes du
Rubemhé, presque aussi roides que les sommets de l'Ousagara, et rencontra plus
tard, à Tenga, les premiers ressauts des chaînes de Karagwah, qui, selon lui,
dérivent nécessairement des montagnes de la Lune Or, la légende ancienne qui
faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité,
puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux du grand
fleuve.

De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à l'horizon
ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3 août 1858.

Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l’un des points
principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait pas un coin
de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait ainsi:

Au-dessous de lui, une terre généralement effritée; à peine quelques ravins
cultivés ; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne, se faisait plat
aux approches du lac; les champs d'orge remplaçaient les rizières; là
croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays, et le « mwani », plante
sauvage qui sert de café. La réunion d'une cinquantaine de huttes circulaires
recouvertes d'un chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah.:

On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au teint
jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se traînaient dans les
plantations, et le docteur étonna bien ses compagnons en leur apprenant que cet
embonpoint, très apprécié, s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé.

A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe; à une heure,
le vent le poussait sur le lac.

Ce lac a été nommé Nyauza [Nyanza signifie lac] Victoria par le capitaine
Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix milles de largeur; à
son extrémité méridionale, le capitaine trouva un groupe d'îles, qu'il nomma
archipel du Bengale. Il poussa sa reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de
l'est, où il fut bien reçu par le sultan. Il fit la triangulation de cette
partie du lac, mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni
pour visiter la grande île d’Ukéréoué; cette île, très populeuse, est gouvernée
par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée basse.

Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur, qui
aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords, hérissés de
boissons épineux et de broussailles enchevêtrées, disparaissaient littéralement
sous des myriades de moustiques d'un brun clair; ce pays devait être inhabitable
et inhabité; on voyait des troupes d'hippopotames se vautrer dans des forêts de
roseaux, ou s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac.

Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut dit
une mer ; la distance est assez grande entre les deux rives pour que des
communications ne puissent s'établir ; d'ailleurs les, tempêtes y sont fortes et
fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé et découvert.

Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être entraîné vers
l’est; mais heureusement un courant le porta directement au nord, et, à six
heures du soir, le Victoria s'établit dans une petite île déserte, par 0° 30' de
latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles de la côte.

Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé vers
le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne pouvait songer à
prendre terre; ici, comme sur les bords du Nyanza, des légions de moustiques
couvraient le sol d'un nuage épais Joe même revint de l'arbre couvert de piqûres
; mais il ne se fâcha pas, tant il trouvait cela naturel de la part des
moustiques.

Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il put, afin
d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec un murmure
inquiétant.

Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, telle
que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept cent cinquante
pieds.

« Nous voici donc dans une île ! dit Joe, qui se grattait à se rompre les
poignets.

--Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces aimables
insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant.

---Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne sont, à
vrai dire, que des sommets de collines immergées; mais nous sommes heureux d'y
avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont habitées par des tribus
féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous prépare une nuit tranquille.

--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel ?

--Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout sommeil.
Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons droit au nord, et
nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce secret demeuré impénétrable.
Si prés des sources du grand fleuve, je ne saurais dormir. »

Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas à ce
point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du docteur.

Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures du matin par
un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les eaux du lac, qu'un épais
brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent dissipa toute cette brume.
Le Victoria fut balancé pendant quelques minutes en sens divers et enfin remonta
directement vers le nord.

Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.

« Nous sommes en bon chemin ! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous
verrons le Nil ! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur ! nous entrons
dans notre hémisphère !

--Oh ! fit Joe; vous pensez, mon maître, que 1’équateur passe par ici ?

--Ici même mon brave garçon !

--Eh bien ! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser sans perdre
de temps.

--Va pour un verre de grog ! répondit le docteur en riant; tu as une manière
d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.

Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du
Victoria.

Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et peu
accidentée; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de 1'Usoga. La
vitesse du vent devenait excessive: près de trente milles à l'heure.

Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues d'une
mer. A certaines lames de fond qui se balançaient 1ongtemps après les accalmies,
le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande profondeur A peine une ou
deux barques grossières furent-elles entrevues pendant cette rapide traversée.

« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le
réservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le ciel lui rend
en pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me paraît certain que le
Nil doit y prendre sa source.

--Nous verrons bien, » répliqua Kennedy.

Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait déserte et
boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et 1'on put entrevoir l'autre
rive du lac. Elle se courbait de manière à se terminer par un angle très ouvert,
vers 2°40' de latitude septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics
arides à cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et
sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante.

Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays d'un
regard avide.

« Voyez ! s'écria-t-il, voyez, mes amis ! les récits des Arabes étaient
exacts ! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se déchargeait
vers le nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, et il coule avec une
rapidité comparable à notre propre vitesse ! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit
sous nos pieds va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée !
C'est le Nil !

--C'est le Nil ! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à l'enthousiasme de
Samuel Fergusson.

--Vive le Nil ! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose quand il
était en joie.

Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette mystérieuse
rivière. L'eau écumait ; il se faisait des rapides et des cataractes qui
confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des montagnes environnantes se
déversaient de nombreux torrents, écumants dans leur chute ; l’œil les comptait
par centaines. On voyait sourdre du sol de minces filets d'eau éparpillés, se
croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière
naissante, qui se faisait fleuve après les avoir absorbés.

« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de son nom
a passionné les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a fait venir du grec,
du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait dans Neilos un nom
arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O 70, S 200: ce qui fait le
nombre des jours de 1'année] ; peu importe, après tout, puisqu'il a dû livrer
enfin le secret de ses sources !

--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette rivière et de
celle que les voyageurs du nord ont reconnue !

--Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles, répondit
Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. »

Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à des
champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les tribus de ces
contrées se montraient agitées, hostiles; elles semblaient plus près de la
colère que de l'adoration; elles pressentaient des étrangers, et non des dieux.
Il semblait qu'en remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose
Le Victoria dut se tenir hors de la portée des mousquets.

Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais.

--Eh bien ! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes; nous les priverons du
charme de notre conversation.

--Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne fût-ce
qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les résultats de notre
exploration.

--C'est donc indispensable, Samuel ?

--Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le coup de
fusil !

--La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine.

--Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat.

Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura fait de
la science les armes à la main; pareille chose est arrivée à un savant français,
dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le méridien terrestre.

--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps.

--Y sommes-nous, Monsieur ?

--Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration exacte
du pays. »

L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria planait à
une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol.

On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve
recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, entre les collines
nombreuses, au milieu de campagnes fertiles.

« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le docteur
en pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint par les
explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec précaution. »

Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds.

« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard.

--Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe.

- -Bien ! »

Le Victoria marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied
peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène
s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives. Au
deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur environ, et
par conséquent infranchissable.

« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le docteur.

Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que Samuel
Fergusson dévorait du regard; il semblait chercher un point de repère qu'il
n'apercevait pas encore.

Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du ballon, Kennedy
les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les obligea à regagner la
rive au plus vite.

« Bon voyage ! leur souhaita Joe ; à leur place, je ne me hasardera pas à
revenir ! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance la foudre à
volonté. »

Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la braqua
vers une île couchée au milieu du fleuve.

Quatre arbres! s'écria-t-il; voyez, là-bas ! »

En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité.

C'est l'île de Benga ! c'est bien elle ! ajouta-t-il.

--Eh bien, après ? demanda Dick.

--C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu !

--Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel !

--Joe a raison; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une vingtaine
d'indigènes.

--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, répondit Fergusson.

--Va comme il est dit, » répliqua le chasseur.

Le soleil était au zénith. Le Victoria se rapprocha de l'île.

Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris énergiques.
L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. Kennedy le prit pour point de
mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats.

Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le fleuve et
le traversèrent à la nage; des deux rives, il vint une grêle de balles et une
pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat dont l'ancre avait mordu une
fissure de roc. Joe se laissa couler à terre.

« L'échelle ! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy

--Que veux-tu faire ?

--Descendons; il me faut un témoin.

--Me voici.

--Joe, fais bonne garde.

--Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout.

« Viens, Dick ! » dit le docteur en mettant pied à terre.

Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à la
pointe de l'île; là, il chercha quelque temps, fureta dans les broussailles, et
se mit les mains en sang.

Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.

« Regarde, dit-il.

--Des lettres ! » s'écria Kennedy.

En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute leur
netteté. On lisait distinctement:

A. D.

« A. D., reprit le docteur Fergusson ! Andrea Debono ! La signature même du
voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil !

--Voilà qui est irrécusable, ami Samuel.

--Es-tu convaincu maintenant !

--C'est le Nil ! nous n'en pouvons douter. »

Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il prit
exactement la forme et les dimensions.

« Et maintenant, dit-il, au ballon !

--Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser le
fleuve.

--Peu nous importe maintenant ! Que le vent nous pousse dans le nord pendant
quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons la main de nos
compatriotes ! »

Dix minutes après, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant que le
docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux armes
d'Angleterre.



CHAPITRE XIX

Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les récits des Arahes.--Les
Nyam-Nyam.--Réflexions sensées de Joe.--Le Victoria court des bordées.--Les
ascensions aérostatiques.--Madame Blanchard.




Quelle est notre direction ? demanda Kennedy en voyant son ami consulter la
boussole.

--Nord-nord-ouest.

--Diable ! mais ce n'est pas le nord, cela !

--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner Gondokoro; je le
regrette, mais enfin nous avons relié les explorations de l'est à celles du
nord; il ne faut pas se plaindre. »

Le Victoria s'éloignait peu à peu du Nil.

« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude que les
plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser ! Voilà bien ces intraitables
tribus signalées par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M.
Lejean, auquel nous sommes redevables des meilleurs travaux sur le haut Nil.

--Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les pressentiments
de la science

--Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, sont
immergées dans un lac grand comme une mer; c'est là qu'il prend naissance; la
poésie y perdra sans doute; on aimait à supposer à ce roi des fleuves une
origine céleste ; les anciens l'appelaient du nom d'Océan, et l'on n'était pas
éloigné de croire qu'il découlait directement du soleil ! Mais il faut en
rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne; il n'y
aura peut-être pas toujours des savants, il y aura toujours des poètes.

--On aperçoit encore des cataractes, dit Joe.

--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien n'est
plus exact ! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le cours du Nil
!

--Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet d'une montagne.

--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute cette contrée a
été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de Latif Effendi. Les
tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une guerre d'extermination. Vous
jugez sans peine des périls, qu'il a dû affronter. »

Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour éviter le mont
Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné.

« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous commençons
véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous avons surtout suivi les
traces de nos devanciers. Nous allons nous lancer dans l'inconnu désormais. Le
courage ne nous fera pas défaut ?

--Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe.

--En route donc, et que le ciel nous soit en aide ! »

A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages
dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante, dont ils
longeaient les rampes adoucies.

En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze heures,
ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une distance de plus de
trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq lieues].

Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une impression
triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le docteur Fergusson
était-il absorbé par ses découvertes ? Ses deux compagnons songeaient-ils à
cette traversée au milieu de régions inconnues ? Il y avait de tout cela, sans
doute, mêlé à de plus vifs souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe
seul montrait une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie
ne fût pas là du moment qu'elle était absente; mais il respecta le silence de
Samuel Fergusson et de Dick Kennedy.

A dix heures du soir, le Victoria « mouillait » par le travers de la
Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un musulman y
pose le pied] ; on prit un repas substantiel, et tous s'endormirent
successivement sous la garde de chacun.

Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil; il faisait un
joli temps, et le vent soufflait du bon côté; un déjeuner, fort égayé par Joe,
acheva de remettre les esprits en belle humeur.

La contrée parcourue en ce moment est immense; elle confiné aux montagnes de
la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de grand comme l'Europe.

Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être le
royaume d'Usoga ; des géographes ont prétendu qu'il existait au centre de
l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. Nous verrons si ce
système a quelque apparence de vérité.

--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition ? demanda Kennedy.

--Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop conteurs
peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands Lacs, ont vu des
esclaves venus des contrées centrales, ils les ont interrogés sur leur pays, ils
ont réuni un faisceau de ces documents divers, et en ont déduit des systèmes. Au
fond de tout cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le vois, on ne
se trompait pas sur l'origine du Nil.

--Rien de plus juste, répondit Kennedy.

--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été tentés. Aussi
vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la rectifier au besoin.

--Est-ce que toute cette région est habitée ? demanda Joe.

--Sans doute, et mal habitée.

--Je m'en doutais.

--Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de Nyam-Nyam,
et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée; il reproduit le bruit de la
mastication.

--Parfait, dit Joe ; nyam ! nyam !

--Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, tu ne
trouverais pas cela parfait.

-- Que voulez-vous dire ?

-- Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages.

-- Cela est-il certain ?

--Très certain; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient pourvus d'une
queue comme de simples quadrupèdes; mais on a bientôt reconnu que cet appendice
appartenait aux peaux de bête dont ils sont revêtus.

--Tant pis ! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques.

--C'est possible, Joe ; mais il faut reléguer cela au rang des fables, tout
comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait à certaines
peuplades.

--Des têtes de chiens ? Commode pour aboyer et même pour être anthropophage !

--Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces peuples, très
avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion.

--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon individu.

--Voyez-vous cela ! dit le chasseur.

--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un moment de
disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon maître ! Mais
nourrir ces moricauds, fi donc ! j'en mourrais de honte !

--Eh bien ! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous comptons sur
toi à l'occasion.

--A votre service, Messieurs.

--Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions soin de
lui, en l'engraissant bien.

--Peut-être ! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste ! »

Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui suintait du
sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets terrestres; aussi,
craignant de se heurter contre quelque pic imprévu, le docteur donna vers cinq
heures le signal d'arrêt.

La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de vigilance
par cette profonde obscurité.

La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du lendemain;
le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du ballon; s’agitait
violemment l'appendice par lequel pénétraient les tuyaux de dilatation ; on dut
les assujettir par des cordes, manœuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement.

Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait
hermétiquement fermé.

« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson; nous
évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux; ensuite, nous ne laissons
point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous finirions par
mettre le feu.

--Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe.

--Est-ce que nous serions précipités à terre ? demanda Dick.

--Précipités, non ! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous descendrions peu à
peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute française, madame Blanchard;
elle mit le feu à son ballon en 1ançant des pièces d'artifice, mais elle ne
tomba pas, et elle ne se serait pas tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût
heurtée à une cheminée, d'où elle fut jetée à terre.

--Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur; jusqu'ici
notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois pas de raison qui
nous empêche d'arriver à notre but.

--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, d'ailleurs, ont
toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la mauvaise
construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs milliers d'ascensions
aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents ayant causé la mort. En général,
ce sont les attérissements et les départs qui offrent le plus de dangers. Aussi,
en pareil cas, ne devons-nous négliger aucune précaution.

--Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons de viande conservée
et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de nous régaler d'un bon
morceau de venaison.



CHAPITRE XX

La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth trees. » L'arbre de
guerre.--L'attelage ailé.--Combats de deux peuplades.--Massacre.--Intervention
divine.



Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de véritables
bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt dans le sud, il ne
pouvait rencontrer un souffle constant.

« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en remarquant
les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée,

--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure, dit
Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne disparaît rapidement
sous nos pieds. Tenez ! cette forêt a l'air de se précipiter au-devant de nous !

--La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur.

--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard.
Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies !

--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la première
apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de monstres aériens;
il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de grands yeux.

--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à cent pied du sol,
je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre permission mon maître;